Le retour du « choc des civilisations »

On rêverait d’une Europe unie qui serait en mesure de désobéir à M. Trump. Au lieu de ça, on a plus entendu l’Europe élever la voix contre la riposte iranienne que contre l’agression américaine.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


C’est peu dire que les questions internationales sont absentes d’une campagne européenne naturellement dominée par la crise sociale. Il se passe pourtant en ce moment dans le monde des choses considérables. Au moins deux vraies guerres, de feu, de larmes et de sang, ravageuses pour les populations civiles, et deux autres, diplomatiques ou économiques – ce qui serait presque rassurant – mais qui peuvent, demain, exploser en cataclysmes planétaires.

Il ne s’agit surtout pas ici d’adopter le point de vue de Sirius en perdant de vue nos réalités immédiates. L’impuissance de l’Europe dans les grandes affaires du monde est évidemment la conséquence de son inexistence sociale. Il n’est donc pas étonnant que les questions écologiques et sociales occupent, pour le meilleur ou pour le pire, la plupart des discours. Mais pendant ce temps, la terre tourne, comme aurait dit Galilée, et elle tourne mal.

Des événements se déroulent qui nous engagent, nous autres, citoyens, sans que nous l’ayons choisi. C’est le cas au Yémen. De révélations en révélations, la question des ventes d’armes à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis est sortie de l’ombre pour le plus grand embarras du gouvernement. De laborieuses dénégations ministérielles ont ajouté au malaise. Les canons Caesar vendus par la France ne seraient pas, nous a-t-on dit, impliqués dans le conflit. Personne ne pouvait y croire. Tant et si bien que, depuis la Roumanie où il prenait part à un sommet européen, Emmanuel Macron a décidé de contredire ses ministres.

En déclarant « quand on a des alliés, il faut être à leurs côtés » car « ce sont nos alliés dans la lutte contre le terrorisme », le président de la République a confirmé, on ne peut plus clairement, l’engagement direct des armes françaises. Mais il a surtout réaffirmé – et dans les pires circonstances – une alliance bien peu honorable avec l’Arabie saoudite. Le tout aggravé d’un amalgame de pure propagande entre la rébellion houthie et le terrorisme. En pleine campagne européenne, il n’est pas non plus indifférent de noter que la France ignore une résolution du Parlement européen qui avait, en octobre dernier, enjoint aux États membres de l’Union de cesser toute livraison d’armes aux belligérants.

À bien écouter Emmanuel Macron, on comprend surtout que l’enjeu n’est pas seulement un commerce fructueux avec Riyad. Il s’agit d’un engagement stratégique profond dans ce que le très pro-israélien Frédéric Encel appelle « l’axe sunnite ». Une formule qui a l’avantage de laisser pudiquement de côté les deux principaux tireurs de ficelles que sont les États-Unis et Israël. Écraser la rébellion de la minorité chiite yéménite, c’est infliger une défaite à l’Iran.

Il serait donc bon de questionner, du point de vue de nos principes démocratiques, notre appartenance, non à un « axe sunnite », mais « israélo-saoudo-américain ». C’est ce que Jean-Luc Mélenchon a très bien fait dans son meeting de Marseille, avec, de surcroît, cette juste exigence de sortie de l’Otan. Mais, c’est hélas pour tomber aussitôt d’un côté qui n’est pas plus glorieux. Celui de Poutine, dont l’aviation massacre actuellement la dernière région tenue par les rebelles en Syrie, ciblant écoles et hôpitaux. Quand échappera-t-on à cette logique d’un autre temps, qui fait de Poutine un pôle de résistance à Trump ? Échapper à la dépendance de l’un, sans tomber dans la soumission à l’autre, voilà qui devrait être un programme européen.

Il s’est tout de même produit, en France, un événement porteur d’espoir. La mobilisation d’ONG, de mouvements politiques de gauche et écologiste, et de syndicats, a empêché un cargo de venir charger au Havre les fameux canons Caesar destinés à l’Arabie saoudite. Un acte qui renoue avec les luttes anticoloniales des années 1949-1950 quand les dockers de Marseille et de Bordeaux s’opposaient aux livraisons d’armes pour l’Indochine. Les dockers, corporation puissante des années d’après-guerre, ont quasiment disparu en tant que force politique. Signe des temps. Mais des ONG ont pris le relai pour convoquer la conscience citoyenne.

Malheureusement, d’autres sombres nuages se profilent à l’horizon. Ce sont nos « guerres économiques ». On a déjà dénoncé ici la tentative états-unienne d’imposer à l’Europe un véritable blocus économique de l’Iran. C’est un acte d’assujettissement. On rêverait d’une Europe unie qui serait en mesure de désobéir à M. Trump. Au lieu de ça, on a plus entendu l’Europe élever la voix contre la riposte iranienne que contre l’agression américaine. Cette affaire est lourde de conséquences pour nos lendemains. D’autant qu’un autre conflit s’inscrit peu à peu dans la même logique. A-t-on pris la mesure de cette guerre commerciale qui fait rage entre les États-Unis et la Chine ? En apparence, c’est une histoire de taxation des produits chinois. Mais pour plusieurs idéologues proches de Donald Trump, c’est un nouveau « choc des civilisations ». Derrière le protectionnisme primaire de l’affairiste Trump, revoilà donc cette redoutable prétention à l’hégémonie idéologique et cette volonté de déstabiliser les régimes qui ne conviennent pas. Celle-là même qui, en 2003, a motivé en Irak la guerre désastreuse que l’on sait. Que dit la France ? Que fait l’Europe ? Au-delà des murmures.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents