Foire aux croûtes de Brest : Au rendez-vous des humanités

Depuis trente ans, à Brest, la place Guérin accueille le temps d’un week-end la « Foire aux croûtes », où la peinture amateur sert de prétexte à un événement festif et un brin subversif.

Quartier populaire. Que mettre derrière ce terme ? La mixité sociale ? Finalement, quand on a dit ça, on a tout et rien dit à la fois. Il faut aller chercher plus loin. Loin, c’est au bout du bout, à Brest, au quartier Saint-Martin, dont le cœur battant s’appelle place Guérin. Ici, dans les hauteurs du centre-ville, des vieux tilleuls écorchés bordent un sable à la couleur grise. Dans cette terre à la composition douteuse, aucune personne saine d’esprit ne voudrait se vautrer. Ça n’a jamais empêché les autres de le faire. Les boulistes – maîtres en ces lieux – préfèrent la travailler lors de parties de pétanque interminables. Dans cette enclave, les maisons d’époque masquent l’horizon, mais la plainte moqueuse des goélands rappelle sans cesse la proximité du port. Les oiseaux de nuit, eux, faune d’individus plus ou moins louches et d’étudiants désargentés, y traînent pour finir les dernières canettes d’une longue soirée.

À chaque week-end de l’Ascension se déroule ici un drôle de cirque, élégamment nommé Foire aux croûtes. Une épiphanie artistique et festive où se manifeste l’âme du quartier dans toute son épaisseur. Pendant trois jours, depuis trente ans, une centaine de peintres du dimanche ou de plasticiens plus confirmés exposent leurs toiles. Plus de 4 000 curieux viennent caresser les œuvres du regard, parfois sortir le portefeuille pour céder à un coup de cœur. Sans oublier ceux venus pour apprécier les animations et les concerts… et s’en jeter un p’tit par la même occasion à la buvette ou dans l’un des six bars de ce carré magique et poussiéreux de 50 mètres sur 50.

Attablés au PMU Le Royal, haut lieu des turfistes, gratteurs et clopeurs, Bernard Louédec et Glaoda Jaouen se contentent d’un café, ce samedi 1er juin. Avec des Guérinoises et des Guérinois, ils créent en 1986 l’association La Plage Guérin, qui a pour noble mission d’animer le quartier par tous les moyens nécessaires. Un an après sa création, en 1987, vient l’occasion : le centenaire de l’école maternelle et élémentaire, centre de gravité de la place. Bernard, alors directeur de l’établissement, propose une semaine de festivités. Une réussite totale à valeur de test : c’est le début de la Foire aux croûtes. L’idée trottait dans la tête de Glaoda, diplômé des Beaux-Arts de Brest, celle d’une fête de quartier autour des arts plastiques et surtout populaires. Casquette de marin vissée sur la tête et vareuse sur les épaules, le céramiste a toujours fui le snobisme des galeries : « Ça et les salons, ça me gavait, je préférais exposer dans les bistrots. Venir ici, c’est se montrer sans prétention. »

Les Croûtes rayonnent bien au-delà du quartier Saint-Martin. « Cette place n’a pas toujours eu bonne réputation. Certains l’évitaient car ils la voyaient comme sulfureuse », explique Bernard, les yeux encore pétillants des bons moments de la veille. Il poursuit : « En une journée, on a ici une radiographie de la société. Le matin, la bourgeoise peut venir acheter son tableau à côté du punk à chien. L’après-midi, c’est très famille, et le soir est davantage le moment des jeunes, avec une ambiance teuf. » Les deux comparses se lèvent, l’ancien directeur d’école va régler et feuillette la presse locale :  « Quelque chose dans Le Télégramme ? » Pleine page dans le canard, titrée : « Foire aux croûtes. La première couche ». Sans lever le nez du journal, sourire en coin : « Eh bien, on ne va pas attendre que la première sèche pour mettre la deuxième. » Hilarité dans le troquet. Lui rigole moins : une dure journée de travail l’attend, à commencer par une séance de dédicaces.

Épaulé par les historiens locaux Olivier Polard et André Hascoët, ainsi que par le photographe Jacques Balcon, Bernard Louédec a voulu marquer le coup. Après six mois de travail, ils signent ensemble Place Guérin, 150 ans d’histoire brestoise, 30 ans de Foire aux Croûtes (1). Un moyen de garder la mémoire, ou de comprendre les racines populaires du « village dans la ville ».

« C’est le premier quartier construit en dehors des remparts de Brest », explique André Hascoët, auteur de nombreux ouvrages sur les quartiers de la cité du Ponant. Au milieu du XIXe siècle, Brest la fortifiée étouffe dans son corset. La densité de population au kilomètre carré est le double de celle de Paris, les loyers grimpent. « Les chantiers vont se multiplier, avec la construction d’une gare mettant Brest à une journée de Paris, et le port de commerce, en 1865. Les autorités locales doivent loger les ouvriers et la main-d’œuvre supplémentaire venue de la campagne. C’est une sorte de ZUP [zone à urbaniser en priorité] avant l’heure », relate l’historien. Le quartier Saint-Martin sort de terre, la place Guérin suit en 1882.

Le brassage entre campagnards plutôt catholiques et ouvriers de l’Arsenal plutôt communistes, voire anarchistes, perdure sous d’autres formes. Crayon à la main et fleur rouge glissée dans ses cheveux noirs, Ève Teramed croque la place depuis son stand. « C’est la cour des miracles, le pire côtoie le meilleur, les bobos bio fréquentent les alcoolos », souligne-t-elle avec un air moqueur, avant de poursuivre plus sérieusement : « Tant que ça dure. Le bourgeois ne doit pas chasser le populaire. »

Selon les statistiques de l’agence brestoise d’urbanisme Adeupa, salariés précaires et cadres se tirent la bourre à Saint-Martin, chacun représentant un quart de la population. Pour Steven Le Roy, journaliste et star locale, l’inquiétude se situe ailleurs : « Outre les projets immobiliers de luxe, les studios étudiants ne doivent pas faire de l’ombre aux familles. » Toujours selon l’agence d’urbanisme, plus de la moitié des habitants ont moins de 30 ans, et plus du tiers seraient là depuis moins de deux ans. Guérin veut rester populaire, une parcelle symbolise cet engagement.

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