La contagion allusioniste

FOG cite désormais la théorie de l’« Eurabia », sorte de pendant islamophobe au mythe antisémite des Protocoles des Sages de Sion.

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L’éditorialiste en chef de l’hebdomadaire Le Point s’appelle Franz-Olivier Giesbert (also known as FOG). Il a succédé, dans cette fonction, au fondateur de cette publication, Claude Imbert, qui s’était confectionné un petit moment de gloire médiatique en proclamant au mois d’octobre 2003, à l’antenne d’une télévision privée (où il pérorait toutes les semaines) : « Moi, je suis un peu islamophobe. Ça ne me gêne pas de le dire. » Prendre la suite d’un tel personnage, qui ne dédaignait donc pas (du tout) d’entretenir dans l’opinion une défiance alarmiste à l’égard de la religion mahométane (et, partant, de ses adeptes), ne va évidemment pas de soi : cela requiert, de fait, des compétences particulières, et qui ne sont pas données à tout le monde. Mais force est de constater que FOG est un magistral continuateur, qui s’emploie désormais, à intervalles réguliers, à normaliser l’emploi de mots – ou de « concepts » – dont l’usage restait, naguère, plus ou moins circonscrit dans les marges les plus droitières du champ politique.

Il y a peu, on se parlait ici même de son extravagant éditorial du 3 mai, dans lequel il vaticinait sur « une islamisation lente de la société française » – et entérinait donc le mythe, similaire à celui du « grand remplacement », qui prétend que « les musulmans chercheraient à submerger numériquement et culturellement l’Europe (1) ». Depuis, ça ne s’est pas du tout arrangé (2) : dans son dernier édito (3), le même FOG, dont la dérive semble donc s’accélérer, cite cette fois « Eurabia » – une théorie forgée par l’essayiste Bat Ye’or selon laquelle l’Union européenne serait soumise à « l’islam conquérant », et dont l’historien Nicolas Lebourg, spécialiste de l’extrême droite, considère qu’elle constitue « une sorte de pendant islamophobe au mythe antisémite des Protocoles des Sages de Sion (4) ».

Au mois de novembre 2018, deux journalistes du Point lançaient dans un long article ce – salutaire – cri d’alarme : « La théorie du complot et les allusions conspirationnistes contaminent le discours politique. » Ils assénaient : « Si les responsables politiques adoptent cette posture conspirationniste, c’est aussi parce qu’ils ont habilement humé l’air du temps. » Car : « Par le mythe complotiste, l’ennemi flou se transforme en ennemi caché, occulte, “les maîtres secrets du monde”. […] Le frisson est garanti. Il y a là une offre hyperbolique d’explication qui répond à la demande latente d’un public désorienté et inquiet, travaillé aussi par le ressentiment (5). »

Mais la situation a encore empiré puisque, de toute évidence, les allusionistes, aujourd’hui, « contaminent » aussi « le discours » journalistique.


(1) Le Mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, Raphaël Liogier, Seuil, 2012.

(2) Raison pour laquelle je t’en reparle aujourd’hui.

(3) Le Point, 20 juin 2019.

(4) Voir ici.

(5) In L’Imaginaire du complot mondial : aspects d’un mythe moderne, Pierre-André Taguieff, 2006, cité dans l’article du Point.


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