Sale viande, fausse viande ou élevage paysan

Tribune. Paul Ariès défend l’élevage paysan contre des mouvements animalistes antispécistes qui peuvent parfois converger avec le capitalisme et le productivisme.

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N’en doutons pas : le débat sur le véganisme est surdéterminé aujourd’hui par les possibilités nouvelles qu’offrent les biotechnologies alimentaires de développer une agriculture cellulaire et a-cellulaire conduisant à la fausse viande, faux lait, faux fromages, faux œufs, faux miel, etc. La Fédération végane explique que sans l’invention, le 12 décembre 1947, de la production artificielle de vitamine B12, la fondation de la vegan society n’aurait abouti qu’à des accidents de santé.

Ce sont de même les nouvelles prouesses technologiques dans le domaine de l’alimentation qui expliquent le succès actuel des véganismes et leur congruence avec des logiques industrielles et des lobbies. C’est bien pourquoi nous avons dénoncé les véganes comme des idiots utiles du capitalisme et appelé, avec Jean Ziegler et Carlo Pétrini, à construire de nouvelles alliances entre les animaux, les éleveurs et les mangeurs, car le capitalisme a choisi, face à l’échec du productivisme agricole, d’avancer vers une agriculture sans élevage puis vers une alimentation sans véritable agriculture.

C’est pourquoi nous avons choisi de déconstruire les arguments avancés contre l’élevage, y compris paysan, en rappelant que l’élevage paysan n’est pas responsable ni de la faim dans le monde, ni de l’effondrement climatique, ni de la crise sur l’eau, ni même de la souffrance animale. Ces arguments développés dans la Lettre ouverte aux mangeurs de viandes qui souhaitent le rester sans culpabiliser ont été prolongés par notre appel en défense de l’élevage paysan et des animaux de fermes, qui regroupe Côté paysan, la Confédération paysanne, le Modef, Nature & Progrès, Biolait, des dirigeants nationaux de la Fédération nationale d'agriculture biologique (Fnab), Côté mangeurs, Slow Food international, les principales Amap, etc.

C’est donc bien à partir d’un point de vue anticapitaliste, écolo, que nous défendons l’élevage paysan. Ce qui est problématique n’est pas le choix individuel de n’utiliser aucun produit animal, ni de prendre enfin au sérieux les exigences de la bien-traitance animale, notion préférable à celle du bien-être, c’est la volonté d’avancer, le plus souvent masqué, vers l’interdiction absolue de toute forme d’élevage.

Notre inquiétude nait de la convergence entre ces mouvements animalistes antispécistes et nos adversaires de toujours, à savoir le capitalisme, le productivisme et ceux qui les servent et s’en servent. Nous retrouvons derrière ce secteur des fausses viandes fabriquées à partir de cellules souches, sur le modèle de la fabrication industrielle de fausse peau pour les grands brûlés, trois grands acteurs, le lobby des Gafam cherchant à rentabiliser sa trésorerie pléthorique dans un secteur en phase avec sa vision du futur, c'est-à-dire avec la révolution NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives), le lobby des assurances qui entend provoquer un désinvestissement massif du secteur de l’élevage plus assez rentable, d’où la coalition anti-élevage montée par Jeremy Coller, le principal financier du second marché, le lobby de la malbouffe (fast-food, Nestlé) et notamment de la sale viande (Tyson Food, firme des États-Unis, premier producteur mondial de bœufs, de porcs, de volailles, ayant annoncé souhaité devenir végane)…

L’ambassade de France aux États-Unis a publié un rapport intitulé « L’agriculture cellulaire, le futur de l’alimentation » après la tenue d’un colloque organisé par le think tank New Harvest (nouvelle récolte). Ce lobby mérite qu’on s’y arrête car il a été fondé par Jason Gaverick Matheny, principal stratège de la révolution des protéines, homme-clef de l’industrie de la fausse viande, n’hésitant pas à se faire l’avocat des thèses véganes face aux scientifiques qui dénoncent leur absurdité…

Ce militant de la cause animale est un ancien dirigeant de la banque mondiale, de l’IARPA, patron du centre de recherches scientifiques sur le renseignement auprès du directeur de la CIA, président du groupe de travail de la Maison Blanche sur l’intelligence artificielle, lauréat du prix scientifique de la présidence américaine, collaborateur de la NASA pour les projets de colonisation de l’espace, etc. Les 1,2 milliard de petits paysans éleveurs, défendus par Via Campesina, ont face à eux non seulement la Silicon Valley mais la grosse artillerie du complexe militaro-industriel nord-américain.

Ce n’est donc pas par hasard que les grands patrons, à peine descendus de leur jet privé, lors du Forum économique de Davos, aient appelé le petit peuple à manger moins de viande, ce n’est pas par hasard que L214 a reçu une subvention de 1,3 million de la part d’Open Philantropy Project, « ONG » créée par les couples Moskowitz (cofondateur de Faceboock) et Hewlett (patron de Hewlett Packard).

Ce n’est pas par hasard que Richard Branson (patron de Virgin et d’une compagnie aérienne), que Jack Welch, ex-patron de General Electric, qu’Ulif Schneider, PDG de Nestlé, que des centaines d’autres patrons de firmes bien connues (Unilever, Danone, Henkel, etc), peu connus pour la qualité humaine de leur management et leur souci de la planète, investissent dans le marché végane au nom de l’écologie et de l’éthique !

L’erreur serait d’y voir qu’une nouvelle forme de greenwashing même si le veganwashing existe bien dans le champ politique, au point que la Chambre de commerce France-Israël, a expliqué la réélection de Netanyahu par le poids du lobby végane (avec Tsahal première armée végane au monde) et dans le champ économique, avec Volkswagen sortant son modèle végane pour faire oublier le dieselgate.

Prenons garde que l’adversaire ne devienne pas l’éleveur et le mangeur de viandes, et non plus McDo, Coca, Nestlé, les compagnies aériennes, pétrolières, les constructeurs automobiles, etc. J’ai sous les yeux le site de Gaia, association végane belge, faisant la promotion du livre de Paul Shapiro, principal leader végane nord-américain et VRP n° 1 de la fausse viande. L’industrie n’avait pas trouvé de chevaux de Troie pour imposer la viande clonée. Elle a tiré les leçons de son (demi) échec et sait désormais comment avancer de conserve avec les véganes selon les directives d’Henry Spira, antispéciste, père de la thèse du véganisme soluble dans le capitalisme, contrairement à l’écologie, toujours méfiante face à la technoscience.


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