Dossier : Niger, Guinée, Mali : Ex-démocrates, néo-autocrates

Ex-démocrates, néo-autocrates

Mahamadou Issoufou au Niger, Ibrahim Boubacar Keïta au Mali ou Alpha Condé en Guinée ont tourné le dos à leurs idéaux de gauche et répriment leurs opposants, comme le faisaient avant eux les régimes dictatoriaux qu’ils ont combattus.

La fin de la journée approche à Niamey. Loin du tohu-bohu de la capitale nigérienne, Ali Idrissa se prélasse à l’ombre d’un manguier dans son jardin situé en périphérie de la ville. Le militant aspire à du repos. Il est las et ne s’en cache pas, même s’il compte bien poursuivre son combat. L’année dernière, il a passé quatre mois en prison qui l’ont durablement marqué. Le coordonnateur du Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire (Rotab), poil à gratter du régime, avait été arrêté en mars 2018 avec d’autres activistes pour avoir participé à une manifestation non autorisée. Plusieurs milliers de Nigériens étaient alors descendus dans la rue pour s’opposer à la loi de finances, jugée particulièrement austère, qui prévoyait notamment de nouvelles taxes pour les ménages modestes. Finalement condamné à trois mois de prison avec sursis, Ali Idrissa a été libéré après quatre mois de préventive. Des figures bien connues de la société civile ont connu le même sort. D’autres compagnons de lutte sont quant à eux toujours détenus.

C’est notamment le cas de Sadat Illiya Dan Malam : arrêté en avril 2018 pour avoir lui aussi participé à des manifestations non autorisées, ce dirigeant du Mouvement patriotique pour une citoyenneté responsable (MPC) a été accusé, dans un premier temps, de « participation à un mouvement insurrectionnel » et de « conspiration contre la sécurité de l’État ». Ces charges ont été abandonnées depuis, mais il est toujours poursuivi pour « injure » contre les membres du parti au pouvoir, le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS). Selon Amnesty International, son maintien en détention est « une nouvelle injustice » qui démontre « une volonté de faire taire les voix critiques ».

« C’est notre quotidien depuis des années » soupire Ali Idrissa. L’activiste ne compte plus ses séjours dans les geôles nigériennes, ses interpellations et ses convocations dans les commissariats. La première fois, c’était en juillet 2014, à l’occasion de la visite de François Hollande à Niamey. Avec des camarades, il s’était vêtu de jaune, la couleur du « yellow cake », pour manifester contre « le pillage de nos ressources naturelles » par Areva (devenu Orano), qui exploite deux mines d’uranium dans le pays, mais aussi contre la présence militaire française dans le pays. Tous avaient été arrêtés avant que l’avion français ne se pose sur le sol nigérien. Cela n’avait pas empêché Hollande de louer « la démocratie » nigérienne et son « pluralisme ». Une fable.

« Socialisme démocratique »

Depuis, Ali Idrissa est régulièrement arrêté. « Non content de mener une politique antisociale au service des plus puissants, ce pouvoir n’accepte aucune critique », déplore-t-il. Dans une tribune publiée peu après sa libération, le militant constatait que « l’incarcération d’activistes est devenue un fait banal au Niger ». « Dans leur volonté de faire taire toute critique […], les autorités n’ont pas hésité à user de manœuvres d’intimidation et de harcèlement, des arrestations arbitraires voire des condamnations à des peines d’emprisonnement et des amendes dans certains cas en qualifiant publiquement ceux qui s’opposent aux mesures d’austérité de putschistes, poursuivait-il. Elles sont allées plus loin et ont ordonné la fermeture des médias indépendants. Depuis le début de l’année, une dizaine de médias critiques ont été fermés. »

Il fut un temps, pourtant, où Ali Idrissa et les caciques du PNDS – dont est issu le président Mahamadou Issoufou – se battaient pour les mêmes causes. Longtemps, ce parti affilié à l’Internationale socialiste (IS), dont l’idéologie est toujours – du moins sur le papier – « le socialisme démocratique » et dont la devise est « Solidarité, Démocratie, Travail », a œuvré dans l’opposition au Niger. « En 2001, nous étions ensemble dans la rue pour réclamer la libération de journalistes, se souvient Ali Idrissa. En 2005, nous manifestions à leurs côtés contre la vie chère. En 2008, nous avons lutté côte à côte contre la volonté de Mamadou Tandja de modifier la Constitution pour rester au pouvoir. » Mais lorsque Mahamadou Issoufou a été élu en 2011, après une transition militaire, les espoirs d’une nouvelle ère démocratique ont fait long feu. « On s’attendait à ce qu’il nomme des techniciens au sein du gouvernement, à ce qu’il prenne des mesures en faveur des plus pauvres et à ce qu’il ouvre l’espace des libertés démocratiques. En réalité, il a formé un gouvernement de politiciens venus de différents partis, y compris des libéraux. Les principales mesures ont été en faveur des plus riches, et notamment des sociétés étrangères. Le pouvoir a multiplié les dépenses de prestige au détriment de l’éducation et de la santé. Des scandales politico-financiers sont très vite apparus. Puis il y a eu la persécution des journalistes, des militants de la société civile et des opposants. »

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