Inventaire

« Un homard un ex-ministre un maillot jaune un goujat raciste un thermomètre en folie un rapport d’expert » : l’actualité de ce milieu d’été torride aurait sans doute inspiré Prévert.

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On connaît l’inventaire de Prévert : « Une triperie deux pierres trois fleurs un oiseau vingt-deux fossoyeurs un amour » (et sans ponctuation, s’il vous plaît !), et le fameux « raton laveur ». L’actualité de ce milieu d’été torride aurait sans doute inspiré le poète : « Un homard un ex-ministre un maillot jaune un goujat raciste un thermomètre en folie un rapport d’expert ». 

Remarquez qu’il y a déjà dans l’original de quoi se fournir. On trouve bel et bien dans l’inventaire du poète un « homard à l’américaine » et une « douzaine d’huîtres », ce que ne doit pas détester l’ex-ministre, et encore un « grand rayon de soleil », pour les désordres météorologiques, « un monsieur décoré de la légion d’honneur », qui fera l’affaire pour nos CRS distingués après avoir mutilé quelques manifestants, et même une « expédition coloniale » toujours prête à servir, quelles que soient les époques. 

Mais à quoi donc pensait Prévert quand il plaçait « vingt-deux fossoyeurs » au milieu de sa farandole de mots ? Nous avons, hélas, l’embarras du choix. Libre à nous de songer aux assassins de migrants ou aux producteurs obstinés de pesticides, et à leurs complices, pourvoyeurs du Ceta. Quant à la « Mater dolorosa », inventoriée par le poète, ce serait tout simplement notre planète, martyrisée par le trop-plein d’activités humaines déraisonnables. 

On trouve même chez Prévert « deux Nicolas II » et « trois hommes de guerre ». Largement de quoi détruire, dans l’engourdissement de l’été, un marché et les dizaines d’écoles de la région d’Idlib ciblés par l’aviation russe pour sauver un dictateur, et remplir des « pintes de sang » d’enfants syriens. On trouve aussi « une lame de fond » qui pourrait rappeler les événements révolutionnaires de Hong Kong. L’inventaire sonne comme un journal intemporel. Mêlons le réel à l’imaginaire et reprenons…

À propos de homard : voilà que le crustacé décapode se révolte. À l’hôtel de Lassay, il n’aurait été dégusté, accompagné de grands crus hors de prix, que pour des raisons professionnelles et au profit de la France. C’est du moins la conclusion d’un rapport parlementaire expéditif. Le dévoué ministre aurait donc été victime d’inquisiteurs zélés. Certes, le délit de homard n’existe pas. Mais la décence, quand on est le prosélyte fieffé d’une politique d’austérité, et la sobriété, quand on se dit écolo, ne sont pas interdites. De Rugy paye aussi la mauvaise réputation qu’il s’est forgée tout seul, à force de manquements à la parole donnée.

À propos de maillot jaune : notre jeune Français, Julian Alaphilippe, est bien sympathique, et héroïque dans cette haute montagne où il n’excellait guère jusqu’ici. On espère que des révélations ne viendront pas étayer des soupçons qui agitent déjà le Landerneau du cyclisme. Que ces jeunes gens, dont il faut de toute façon saluer le courage, soient bien « soignés », cela ne fait guère de doute. Mais il y a entre les soins nécessairement prodigués pour un effort surhumain et le dopage la différence subtile qui existe entre l’optimisation fiscale et la fraude.

À propos de goujat raciste : Donald Trump réitère ses invectives contre quatre députées démocrates issues de l’immigration. « Retournez chez vous », leur dit-il. Quand le racisme, le machisme et la vulgarité deviennent des arguments électoraux en vue d’une réélection, c’est la démocratie qui est interpellée. Du coup, la vraie question n’est pas Trump, mais ce que les démocrates sauront lui opposer pour remobiliser des populations qui s’étaient senties trahies par Hillary Clinton.

À propos de grand soleil : chez Prévert, l’astre n’était que lumière et tiédeur, synonyme de langueurs, de plaisirs, et de beautés azuréennes. Il brûle aujourd’hui. La France connaît sa deuxième canicule en un mois. Et sa deuxième catastrophe agricole. La météo, jadis anecdotique dans nos journaux, parce que routinière, occupe désormais la Une. Le gouvernement déploie une habile communication tout en se préparant à signer le traité de Mercosur avec le barbare Bolsonaro, qui dévaste la forêt amazonienne, poumon de la terre. Duplicité et hypocrisie ! La conscience du péril climatique progresse parmi nos concitoyens. Mais la politique ne change guère.

À propos de légion d’honneur : les médailles décernées par Christophe Castaner à des policiers impliqués dans des faits de répression notoires couvre les fautes passées (voir ici) et encourage les violences futures. C’est l’autorité de l’État qui est affaiblie.

À propos de lame de fond : on pense à la mobilisation qui ne faiblit pas à Hong Kong. À leur manière, les manifestants célèbrent le 30e anniversaire de TienAnMen. À leur manière, les fondés de pouvoir de Pékin aussi : faute d’avoir encore pu dépêcher les chars, il envoient les malfrats des triades bastonner les manifestants jusque dans le métro, mutilant, tuant, et semant la terreur.

À propos de rapport d’expert : le projet de réforme des retraites est comme un condensé de la politique gouvernementale. Les mots « égalité » et « justice » ne servent qu’à dissimuler l’obsession budgétaire. « L’âge de la retraite » n’est plus qu’une ruse de la loi. Quand le homard de M. de Rugy devient carrément indigeste.

Ici s’interrompt mon inventaire, avant fermeture provisoire. Libre à vous de le prolonger, et d’écouter les Frères Jacques chanter celui de Prévert. Il vous donnera ce qui fait souvent défaut à l’actualité : l’humour.

N. B. : Bonnes vacances à toutes et à tous. Bonne lecture de ce numéro spécial d’été. Et rendez-vous le 29 août.


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