La conscience et la loi

Sur la question de l’avortement, comme sur la fin de vie, notre société a tranché. Il ne s’agit pas, à proprement parler, de laïcité, mais de la philosophie qui la sous-tend. La loi des hommes prime sur le droit divin.

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Nous avons vu ces jours-ci deux images – oserai-je dire concurrentes – de Vincent Lambert, cet homme mort le 11 juillet, au terme d’une interminable bataille juridique. La première, la plus connue, est celle d’un corps inerte sur un lit d’hôpital, figé dans cette zone grise de l’existence qui n’est déjà plus la vie, sans être encore la mort, et que l’on nomme horriblement « état végétatif ». La seconde montre au contraire un jeune homme radieux posant torse nu au côté de son épouse sur le pont d’un voilier. L’une, diffusée par ses parents, est empreinte d’un ostensible dolorisme. Elle semble nous recruter pour un combat que nous n’avons pas forcément choisi. L’autre est peut-être déjà celle d’un deuil qui, pour s’accomplir, a choisi de retenir les jours heureux. Elle est la bienvenue pour nous rappeler que Vincent Lambert ne fut pas que le nom d’une affaire.

Il n’en demeure pas moins vrai que l’affaire n’a pas fini de nous interpeller, sur l’état de notre société, les failles de notre législation, et la couardise de certains de nos politiques. Elle a connu un prolongement inattendu avec la décision du procureur de la République de Reims de demander une autopsie. Mon premier réflexe fut d’en être choqué. Allait-on ajouter au fardeau du médecin un insupportable soupçon ? Allait-on suggérer qu’il aurait pu forcer la mort de Vincent Lambert au-delà de ce que permet la loi ? Une autre lecture de la décision du procureur est heureusement possible. Face à une famille enfermée dans une logique procédurière, le magistrat aurait voulu anticiper toute velléité de relancer le débat post-mortem. Préférons cette interprétation. Mais ayons tout de même une pensée pour le médecin, Vincent Sanchez, et son équipe du CHU de Reims qui ont dû, stoïquement, essuyer les pires accusations.

Tout cela aurait sans doute pu être évité. Car s’il est évidemment permis de débattre à l’infini du problème de conscience qui renvoie tout un chacun à ses croyances intimes, il faut d’abord rappeler que nous sommes aussi en présence d’une question éminemment sociale. Notre société s’est donné des règles à partir de choix plus que séculaires qui, certes, ne peuvent prétendre effacer les douleurs du deuil, mais qui doivent éviter que de telles situations ne virent au pugilat. En Belgique, souvent cité en référence, le conflit n’aurait pas eu lieu parce que l’épouse, seule, aurait eu à décider. Pour la raison simple qu’un homme de 42 ans n’appartient plus à ses parents. Surtout quand il est notoire qu’il s’en est éloigné spirituellement. Le président de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, Jean-Luc Romero, l’a dit fort justement : c’est à ceux que l’on choisit au fil de notre vie de fournir aux médecins des indications qui relèvent des choix philosophiques de celui qui est réduit au silence. Ce qui a été consternant dans cette très malheureuse histoire, c’est sa politisation. On se souvient des manifestations de liesse des parents et de leur avocat lorsque la cour d’appel de Paris leur a donné, très provisoirement, raison. On ne peut passer sous silence la proximité du père de Vincent Lambert avec cette sulfureuse Fraternité Saint-Pie-X, héritière de feu Mgr Lefèbvre, généralement qualifiée d’intégriste, et aux liens étroits avec l’extrême droite.

On ne peut oublier que Pierre Lambert, le père, lui-même médecin, fut de tout temps un activiste anti-avortement. Son choix de conscience n’est pas discutable. Mais sur la question de l’avortement, comme sur la fin de vie, notre société a tranché. Il ne s’agit pas, à proprement parler, de laïcité, mais de la philosophie qui la sous-tend. La loi des hommes prime sur le droit divin. Nous sommes assez intransigeants – jusqu’à l’intolérance – quand il s’agit de certains courants de l’islam pour ne pas faiblir face à l’intégrisme chrétien. La violente offensive réactionnaire qui l’emporte dans certains États des Etats-Unis devrait nous inciter à la vigilance. Il n’empêche que cette loi « des hommes » est encore, chez nous, hautement perfectible. La loi Claeys-Leonetti de février 2016 a bien des faiblesses et des hypocrisies. Cette « sédation profonde et continue » qu’elle préconise, et qui conduit lentement mais sûrement à la mort ne pourrait-elle pas être remplacée par une forme de suicide assisté ?

La Belgique et la Suisse, qui ne sont pas spécialement réputées pour leurs pratiques barbares, épargnent déjà à ceux qui en ont fait le choix, ou en suivant les indications d’une conjointe ou d’un conjoint, des jours de possible souffrance. Des jours que l’on impose dans un seul but : éviter d’appeler la mort par son nom. Ultime concession à l’intégrisme. Pascal se gaussait déjà d’une Justice relative : « Vérité en deçà des Pyrénées, mensonge au-delà. » Remplaçons les Pyrénées par Quiévrain. Pourquoi ne pas lever l’incrimination pénale qui interdit aujourd’hui au médecin d’abréger une agonie quand l’issue ne fait plus de doute, et à condition bien sûr qu’elle ne fasse plus de doute ? Un impératif médical qui éviterait certaines dérives constatées en Belgique et en Suisse. C’est dans cette voie que notre pays, décidément rétrograde sur tant de sujets de société (voir la question du cannabis), doit s’engager. Et puisque j’ai parlé de couardise, rappelons qu’Emmanuel Macron a toujours refusé de se prononcer sur le sujet. Puisse l’affaire Vincent Lambert bousculer nos conservatismes.


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