Dossier : Demain on mange quoi ? Les nouveaux plats de résistance

La dévorante ascension du « tacos français »

Star des réseaux sociaux, mythifié par les ados, l’ovni des sandwicheries fait de l’ombre au burger et concurrence le kebab, écrivant sa propre légende. Notre enquête, supplément cheddar.

Atroce délice ! De la viande et des frites baignées dans une sauce au fromage liquide, formant un pavé moelleux enveloppé dans une galette croustillante. Facile à empoigner, jouissif à entamer, pénible à digérer. Le tacos français, ou « French Tacos » – à ne pas confondre avec l’en-cas mexicain composé lui aussi d’une galette de maïs – est un ovni gustatif qui secoue la planète junk food plus vite que McDonald’s à son heure.

La recette semble née d’une rencontre improbable entre une poutine québécoise et une tortilla mexicaine dont on aurait retiré toute trace de légume. Vendue entre 5 euros pour la taille M et 14 euros pour la version XXL, avec jusqu’à trois « viandes » au choix parmi un répertoire fleuri : merguez, poulet mariné, viande hachée, cordon-bleu, nuggets ou falafel.

La légende raconte que le sandwich a été inventé par le tenancier d’un snack de quartier, à Vaulx-en-Velin, en banlieue lyonnaise. C’est néanmoins à Grenoble que surgit le phénomène, au milieu des années 2000. À Saint-­Martin-d’Hères, en périphérie, puis dans le quartier populaire de centre-ville de l’Alma, s’ouvrent deux officines dédiées au rectangle gargantuesque, au nom énigmatique de « Tacos de Lyon ». La jeunesse grenobloise cosmopolite et fauchée s’y précipite, attirée par un rapport quantité-gras-prix jamais égalé depuis l’invention de la tartiflette (1). On s’y invite comme on lance une bravade un peu coupable. Chacun personnalise son tacos avec un choix de suppléments qui stimule les rivalités viriles (raclette, salami, lardons…). Une équipe débordée plonge des louches à long manche dans des cruches sans fond pour y puiser la sauce au fromage liquide.

« C’était un succès complètement démesuré. Dans un quartier résidentiel sans âme particulière, un petit snack s’est retrouvé avec une heure de queue. Tout le monde en parlait », se souvient Bastien Gens, à l’époque lycéen à Saint-Martin-d’Hères, aujourd’hui auteur d’un documentaire, gratiné, remontant les traces du mythe (2).

En ville, les débats font rage sur l’origine du mythe en question, sourire en coin et chauvinisme en bandoulière. Deux chaînes voient le jour à Grenoble en 2006 et 2007, et des franchises commencent à apparaître quelques années plus tard dans des quartiers populaires de toute la France, là où le mètre carré de surface commerciale est le moins cher. Le tacos entre rapidement à l’abécédaire de la culture banlieue, aux côtés des Nike Air Max et des sacoches Burberry (à l’époque). Une promesse juteuse pour les entrepreneurs qui ont investi le marché, vu la puissance prescriptrice dont jouissent les modes issues des quartiers populaires.

Cette poignée d’autodidactes est d’ailleurs pour beaucoup dans l’explosion du phénomène, grâce à des ingrédients pas uniquement adipeux. Premièrement, détail important, toutes les viandes sont halal. Une exigence nouvelle pour les musulmans qui, en restauration rapide, commencent à se lasser du « Filet-O-Fish » de McDonald’s. Mais l’argument compte auprès d’un public plus large, note le sociologue de l’alimentation Jean-Pierre Corbeau : « Chez les jeunes qui fréquentent les centres-villes et se mélangent beaucoup socialement, avoir recours à une marque associée au halal permet d’être ensemble sans que des copains soient stigmatisés. La marque met l’appartenance religieuse entre parenthèses. » Le pavé de gras jouit aussi d’une dimension sulfureuse qui séduit les ados, comme leurs (grands-)parents ont été séduits par le burger, aujourd’hui « institutionnalisé », analyse le sociologue. « C’est aussi un sandwich hyper-marketé, avec des émotions gustatives caricaturées : le croustillant, l’onctueux, etc. », ajoute Jean-Pierre Corbeau, qui relève que l’accès à la viande « continue d’être associé à l’idée d’ascension, voire de revanche, sociale ».

Il reste 59% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Je choisis un pack
Achetez un pack de crédits
pour accéder à cet article.
Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 8€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Le goût subtil de la gentrification

Société
par ,

 lire   partager

Articles récents