La démocratie ? D’accord, mais…

Le Monde préfère morigéner les Brexiters, comme il l’avait fait des Français·es qui avaient voté contre le TCE en 2005.

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Le Brexit, franchement ? Jusqu’à tout récemment, je n’y comprenais à peu près plus rien. Je me suis donc astreint, depuis quelques semaines, à lire ce qui s’en dit dans la presse comme il faut – et en particulier dans Le Monde, qui est comme on sait (et comme l’assurent en tout cas celles et ceux qui le confectionnent) notre quotidien (vespéral) « de référence ». Et dans tout ça, il y a décidément quelque chose qui me chiffonne très fort (et me taponne [1], même, disons le mot) : c’est l’occultation à peu près systématique, par le commentariat dominant, du minuscule détail que les Britanniques ont majoritairement voté, en juin 2016 – et quoi qu’on en pense par ailleurs (2) –, pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

Un peu – beaucoup – comme les Français·es avaient, en 2005, dit non au TCE : choix qui, déjà, leur avait immédiatement valu de se faire tancer d’abondance – et, à vrai dire, copieusement insulter – par l’éditocratie hexagonale, que cette opération démocratique avait sortie de ses gonds. Là, c’est pareil.

Il arrive encore que Le Monde mentionne la réalité du référendum de juin 2016 dans ses reportages made in England, comme lorsque, par exemple, sa journaliste Raphaëlle Bacqué, envoyée spéciale à Doncaster (Yorkshire) – dans ce qu’elle appelle « cette Angleterre périphérique si semblable à la France périphérique (3) » –, où elle assiste à un meeting du tribun d’extrême droite Nigel Farage, cite la propriétaire d’un salon de toilettage pour chiens, rencontrée sur place, qui lui rappelle « cette chose simple : quitter l’UE veut dire quitter l’UE (4) ».

Mais, dans ses commentaires, le journal du soir préfère morigéner les Brexiters, exactement comme il l’avait déjà fait en 2005 des Français·es qui avaient eu l’effronterie de voter contre le TCE en dépit de ses prescriptions.

Le 6 septembre dernier, l’éditorialiste (comme toujours anonyme) du Monde proclamait ainsi, et très gravement – et sérieusement : « En votant pour sortir de l’UE contre l’avis de Westminster, les Britanniques ont affaibli la démocratie parlementaire, pierre angulaire de leurs institutions. »

Ce que lisant, je me suis esclaffé – non tant parce qu’il est, même dans des parages où ces propagandes sont devenues presque routinières, particulièrement extravagant de présenter ainsi (et par une tournure tout orwellienne) l’exercice du vote (et le respect de son résultat) comme une régression démocratique, que parce qu’il est tout de même assez rare que les forgerons de l’opinion, généralement plus matois, laissent ainsi échapper le tréfonds de leur pensée.

Qui est donc, pour reformuler autrement l’impérissable formule de l’éditorialiste de notre journal-modèle, que la démocratie (parlementaire), d’accord – mais que le mieux, pour la protéger, serait de ne pas trop s’en servir.


(1) T’as vu ?

(2) Perso, et pour dire toute la vérité : j’ai bien peur de ne plus avoir vraiment d’avis.

(3) On sait à quels pénibles sous-entendus christopheguillistes renvoient ces désignations…

(4) Le Monde, 5 septembre 2019.


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