L’illusion monétaire

Les politiques menées par les banques centrales sont non seulement inefficaces mais également dangereuses.

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À la suite de la crise de 2008, le pouvoir des banques centrales s’est considérablement renforcé. La politique monétaire est devenue le principal instrument de la politique économique. Mais les postulats du dogme monétariste, héritage de Milton Friedman, qui fondent ce pouvoir des banques centrales sont plus que jamais contredits par la réalité aujourd’hui. C’est d’abord l’idée que l’inflation serait causée par un excès de création monétaire. Or la période actuelle se caractérise par une inflation basse, de l’ordre de 1 % dans la zone euro, alors même que les banques centrales ont procédé à une création monétaire massive pour tenter d’endiguer la crise. En fait, la baisse de l’inflation a des causes réelles, non monétaires, liées à la surproduction du capitalisme mondial et à la dépression salariale causée par la concurrence des pays à bas salaire.

La deuxième illusion monétaire concerne la croyance en la capacité des banques centrales à stabiliser l’économie et à éviter la chute de l’activité économique. Or, alors qu’elle a injecté plus de 2 600 milliards d’euros dans le système financier européen, soit l’équivalent du PIB de la France, la Banque centrale européenne (BCE) n’a pas empêché que la zone euro soit l’une des régions du monde les plus déprimées économiquement, avec un taux de chômage élevé. En fait, cette création monétaire est tombée dans la « trappe de liquidité », selon l’expression de Keynes : les liquidités créées par les banques centrales, faute de financer l’investissement et la production, sont allées alimenter les marchés financiers. Résultat : des bulles spéculatives dangereuses se sont formées sur ces marchés, qui, lorsqu’elles éclateront, pourraient être à l’origine de la prochaine crise financière internationale.

Ainsi, les politiques menées par les banques centrales sont non seulement inefficaces mais également dangereuses. L’une des raisons de l’impuissance des banques centrales est qu’elles sont confrontées à une contradiction majeure des politiques néolibérales : d’un côté, elles actionnent l’accélérateur monétaire ; de l’autre, les gouvernements et les entreprises freinent l’activité et l’emploi par leurs politiques de rigueur budgétaire et salariale.

Mario Draghi, président de la BCE dont le mandat arrive à son terme, vient d’annoncer un renforcement de la politique dite d’assouplissement monétaire, qui se traduit par des taux d’intérêt durablement bas, voire négatifs. Ces mesures seront à nouveau vouées à l’échec, sauf si la création monétaire de la BCE est mise au service d’une relance économique par des créations d’emplois, des hausses de salaires et des investissements publics pour donner enfin la priorité aux objectifs de la transition énergétique. Les bas taux d’intérêt sont une opportunité pour financer ces dépenses publiques. Quitte à désobéir aux traités européens qui limitent les déficits publics (1).

Dominique Plihon Membre du conseil scientifique d’Attac


(1) Cette Europe malade du néolibéralisme. L’urgence de désobéir, Attac et la Fondation Copernic, Les Liens qui libèrent, 2019.


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