« Propriété privée », de Julia Deck : l’enfer, c’est les nôtres

Avec Propriété privée, Julia Deck signe un roman de critique sociale drôle et ravageur qui se transforme en un polar explosif.

Il n’y a jamais de narrateur omniscient dans les livres de Julia Deck. C’est l’une des caractéristiques majeures de ses quatre romans, depuis Viviane Élisabeth Fauville (Minuit, 2012) jusqu’à celui qu’elle publie aujourd’hui, ­Propriété privée : personne n’y sait tout. Aucun des personnages, le lecteur encore moins. Celui-ci se doit d’être attentif au plus petit signe, au moindre détail, à la plus anodine des phrases, susceptibles peut-être d’ouvrir une piste, de contenir une information ­essentielle.

Lire Julia Deck, c’est entrer dans un jeu d’ombres et de lumières avec la réalité, sinon avec la « vérité ». L’auteure n’est pas admiratrice de John Le Carré pour rien, dont elle avait mis en exergue une citation dans son roman précédent, Sigma (Minuit, 2017), au parfum d’espionnage. Nul hasard non plus à ce qu’elle soit publiée sous la couverture des éditions de Minuit, dont plusieurs « piliers » ont développé une dimension ludique dans leur œuvre.

Voici d’ailleurs le genre de clins d’œil que Julia Deck affectionne. La narratrice de Propriété privée est l’un des personnages, Eva, qui, avec son mari, Charles, s’est installée dans une banlieue verte résidentielle. Sans en avoir l’air, la narratrice évoque, vers le milieu du roman, les lectures de Charles, qu’elle désigne à la deuxième personne du singulier : « Sous le parasol, tu lisais des anthropologues. Tu t’intéressais à la formation des communautés, à leurs mœurs, à la manière dont elles se soudent et se perpétuent, et à leur destruction inévitable. » On a là, comme en miroir, une juste description du roman qu’on est en train de lire. De l’anthropologie à la littérature, il n’y a qu’un pas…

La communauté, en l’occurrence, est constituée de représentants de la classe moyenne supérieure accédant à la propriété dans un coin de banlieue récemment rénové et transformé en éco-quartier. « Grâce à un système de récupération de chaleur couplé à des panneaux solaires, la parcelle serait entièrement autonome en énergie. Le recyclage des ordures se ferait par des bornes en surface qui les dirigeraient automatiquement, via un réseau enterré, vers la déchetterie. » On vient d’emménager dans une allée où se tiennent côte à côte et face à face huit maisons, c’est-à-dire huit familles, heureuses de pouvoir respirer loin des miasmes de la ville.

Voilà des personnages on ne peut plus modernes, autour de la quarantaine (sauf Eva et Charles, un peu plus âgés), soucieux du bien-être et de l’environnement, des « bobos », pour utiliser un terme générique, persuadés d’être des gens bien. La preuve : une des mères de famille vote Mélenchon ! « Ce n’était pas parce qu’elle venait des bonnes banlieues, traitait la petite Benani comme sa femme de ménage et considérait de façon générale tout le voisinage comme des membres plus ou moins corvéables de sa domesticité qu’elle était insensible à l’injustice. Bien au contraire. »

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