Kaïs Saïed bouscule la révolution tunisienne

Présenté comme conservateur, le candidat arrivé en tête au premier tour de la présidentielle développe un projet démocratique renouant avec les espoirs déçus de 2011, qui séduit les jeunes.

V ous n’avez rien proposé aux Tunisiens, partez tous ! » C’est par ce coup de colère que Kaïs Saïed avait réagi en s’adressant à la classe politique, le 25 juillet 2013, après l’assassinat d’un député, Mohamed Brahmi, plongeant la Tunisie dans une crise qui avait bien failli mettre fin au processus démocratique. Ce jour-là, le professeur de droit constitutionnel, régulièrement consulté par les médias pour le sérieux de son expertise, avait fendu l’armure et marqué les esprits. Six ans plus tard, les quelque trois millions d’électeurs tunisiens ont exaucé son vœu.

Les candidats des partis établis sont évincés du second tour. Les candidats de gauche (de l’extrême gauche aux sociaux-démocrates) totalisent à peine 1,5 %, 8 % si on ajoute les deux candidats dont le thème de campagne est le rejet de l’ancien régime (1). Au second tour, probablement le 13 octobre, les Tunisiens auront le choix entre deux outsiders : Nabil Karoui (15,6 %), un magnat de la communication, toujours en détention préventive à ce jour dans le cadre d’une enquête pour blanchiment et évasion fiscale (lire ci-dessous), et Kaïs Saïed (18,8 %). Autant le premier est connu, autant le second intrigue, inquiète même.

Dès l’annonce des résultats, les jugements à l’emporte-pièce tombent : « salafiste », « crypto-islamiste », « hyper-conservateur »… avant que des personnalités respectables, dont un ancien ministre de la Défense, Farhat Horchani, assurent, sans forcément partager ses positions, que « Kaïs Saïed n’est pas l’ennemi de la liberté, ni du statut de la femme, ni des minorités. C’est un personnage pacifique, tolérant et généreux ». Dans le même temps, des militants de gauche découvrent que l’un de ses conseillers, et l’animateur d’un de ses réseaux de soutien, est un certain Ridha Chiheb Mekki, alias Ridha « Lénine » – on a connu référence plus islamique –, issu d’une mouvance marxiste et nationaliste arabe.

Kaïs Saïed, 61 ans, est plus qu’un personnage qui défie les catégories : les Tunisiens découvrent depuis le 15 septembre une proposition politique inédite et la profondeur du mouvement qui l’a porté en tête du premier tour. Car l’homme ne sort pas de nulle part, mais d’une mobilisation née de la récupération par les partis politiques de l’élan révolutionnaire. Un acte joué lors du sit-in de « Kasbah 2 » fin février 2011, quand les jeunes venus des régions intérieures, assemblés devant le siège du Premier ministre, se sont démobilisés après avoir endossé la demande d’une nouvelle constitution, censée prendre en charge leurs attentes de justice sociale. Un moment mal vécu par Fawzi Daas, ancien syndicaliste étudiant de gauche, devenu depuis l’un des coordinateurs bénévoles de la campagne de Kaïs Saïed. « Il venait déjà nous voir pendant les sit-in de la Kasbah et il avait une lecture politique juste », se souvient-il.

« Une constitution n’est pas un acte juridique. C’est d’abord un acte politique, nous expliquait le futur candidat en octobre 2013. Il faut penser une authentique démocratie pour remédier aux fractures sociales et régionales, qui sont les raisons de la révolution. Malheureusement, on a fait une constitution dans le même esprit qu’en 1959, avec un partage un peu différent des pouvoirs. Il faut retrouver le chemin ouvert en 2011 par les jeunes, toujours tenus en marge de l’histoire. Mais, sans une nouvelle pensée, on ne pourra pas instaurer un nouveau système. »

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