Ken Loach : « Arrêter d’acheter sur Amazon ne sera pas suffisant »

Avec Sorry We Missed You, Ken Loach porte son regard sur les travailleurs pauvres ubérisés. Il aborde ici ce problème, mais aussi la question climatique, le Brexit, son travail avec les acteurs et son plaisir à regarder certains matchs de football.

Ken Loach arrive face à son intervieweur détendu, souriant, avec cet air humble et malicieux de celui qui persiste à en remontrer à ceux qui organisent un monde toujours plus barbare. Né en 1936, le cinéaste britannique a déclaré vouloir ne plus tourner alors qu’il revient en très grande forme avec Sorry We Missed You. Son regard sur ses personnages, en l’occurrence une famille de Newcastle prise dans la tourmente du travail précaire, est inimitable. Rencontre avec un grand monsieur.

Ce film a pour objet l’ubérisation du travail. C’est-à-dire une activité toujours plus individualisée, qui annihile toute solidarité entre les travailleurs. Après Moi, Daniel Blake, Sorry We Missed You n’a rien d’un film d’encouragement des classes populaires, comme vous souhaitiez en faire il fut un temps. Qu’avez-vous voulu susciter ?

Ken Loach : Si j’en juge par les premières réactions du public, ce film suscite de la colère. Je crois que la colère est nécessaire pour commencer à s’opposer à ce qui se passe. C’est la base d’une réponse plus articulée, plus organisée. À vrai dire, les sentiments des spectateurs sont mêlés : il y a de la colère, de la tristesse et une aspiration à réclamer la sécurité du travail et la fin de l’exploitation, une aspiration à retrouver une dignité.

Par ailleurs, aujourd’hui, il existe des revendications économiques et sociales avec lesquelles le film est en lien qui sont défendues par des syndicats ou des partis, comme le Parti travailliste. Ce film n’est pas isolé. Paul Laverty [le fidèle scénariste de Ken Loach, NDLR] et moi-même avons pensé à un moment donné introduire dans l’histoire un syndicaliste ou un personnage en désaccord avec les méthodes de travail imposées par cette société de livraison. Mais finalement, nous nous sommes rendu compte que le propos en aurait été affaibli. Cela aurait ressemblé à une expression directe de moi-même dans le film. C’était plus fort de maintenir le point de vue uniquement sur cette famille. Et, d’une certaine manière, la question restait ainsi ouverte pour le spectateur et le renvoyait à son propre jugement.

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Aux clients de ces plateformes de livraison, qui sont de plus en plus nombreux aujourd’hui, le film peut dévoiler les conditions de travail qui y sont en vigueur. Beaucoup les ignorent et même n’y pensent pas…

Pour moi, il est difficile d’imaginer qu’on ne se pose pas cette question-là. Mais l’interrogation essentielle, à mes yeux, est la suivante : combien de temps peut durer un système où toute marchandise achetée est apportée à chaque individu par une personne au volant d’un van consommant de l’essence ou du diesel ?

Même si ce système de livraison individuelle était effectué par des véhicules électriques, il faudrait produire cette électricité et il en faudrait toujours plus. Par conséquent, on va finir par redécouvrir une autre solution : la présence de magasins dans les centres-villes où on va faire ses courses. Ce n’est pas une si mauvaise solution [rires]…

Ce que le film montre bien, c’est le terrible engrenage dans lequel sont pris les personnages. La pauvreté de cette famille n’est pas seulement financière. Les relations entre les êtres s’appauvrissent aussi : entre mari et femme, parents et enfants…

Absolument. On assiste à un transfert de pouvoir entre le travailleur et l’employeur. Il a existé une période où les gens avaient des journées de 8 heures, ils ont même eu les 35 heures, ils avaient des boulots fixes, suffisamment d’argent à consacrer à leur famille, ils avaient du temps pour s’occuper de leurs enfants… Il s’était instauré un certain équilibre entre le travail et les autres composantes de la vie. Cet équilibre disparaît avec la montée du travail précaire, que Paul et moi voyons comme un développement inévitable du capitalisme, à cause de la libre concurrence entre les sociétés privées. Celles-ci fournissent un service le moins cher possible, donc à moindre coût, en particulier en main-d’œuvre. On impose aux gens de fournir leur outil de travail, on ne paye pas les congés, il faut trouver un remplaçant sur-le-champ quand on ne peut pas venir travailler, sauf à être pénalisé… Toutes les responsabilités pèsent sur le travailleur. Il n’y a plus besoin de contremaître pour le contraindre à être plus productif. Il s’autoexploite. Bien sûr, les rémunérations sont inférieures. Les personnes travaillent entre 12 et 14 heures par jour. Ce qui donne, sur le plan humain, les néfastes conséquences que vous décriviez. Ce n’est pas une faille, mais au contraire une réussite du marché dans une économie libérale. C’est le fruit de la politique de l’Union européenne : on retrouve les mêmes situations en France, en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Si on veut stopper cette logique, arrêter d’acheter sur Amazon ne sera pas suffisant. Il va falloir s’attaquer au système lui-même.

**L’une des grandes qualités de votre cinéma réside dans le jeu des comédiens, qui souvent sont des non-professionnels – c’est à nouveau le cas ici – recrutés parmi des travailleurs ressemblant aux personnages qu’ils vont interpréter. Ils sont toujours formidablement justes. Comment travaillez-vous avec eux ? Pourquoi, notamment, ne leur donnez-vous pas à lire le scénario ?

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