Le faux ami des Kurdes

Les Kurdes, s’ils n’ont pas le choix aujourd’hui face à la violence de l’agression turque, peuvent se préparer à de nouvelles désillusions. Ils peuvent compter sur leur allié d’un jour pour les trahir le moment venu.

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Quand vous êtes au fond du puits et qu’une main secourable se tend, vous la saisissez. Et qu’importe si la main est couverte de sang. C’est évidemment ce que font ces jours-ci les dirigeants kurdes qui en appellent à Bachar Al-Assad pour faire barrage à l’avancée des troupes turques dans le nord syrien. Ce ne sont pas les Kurdes qui transforment ainsi le plus sanguinaire des acteurs de la tragédie syrienne en bon Samaritain (un comble dans la tradition religieuse !), mais ceux qui les ont abandonnés, États-Uniens et Russes en premier lieu. Sur ordre de Donald Trump, les États-Unis achevaient, lundi, leur retrait de la région frontalière, faisant place nette à l’offensive turque, exactement comme les troupes de Poutine avaient évacué la région d’Afrin, en janvier 2018, donnant le signal à l’entrée des chars d’Ankara dans ce chef-lieu de canton du Kurdistan syrien. Bis repetita. Au passage, souvenons-nous que Rex Tillerson, alors secrétaire d’État dans l’administration Trump, avait accompagné l’offensive turque sur Afrin d’un nauséabond « les Turcs ont le droit de se défendre », où l’on reconnaît la rhétorique qui sert habituellement d’approbation aux bombardements israéliens sur Gaza. La petite phrase annonçait déjà le lâche abandon d’aujourd’hui.

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Et, me direz-vous, la France dans tout ça ? Si je ne la place pas au même niveau de responsabilité, ce n’est pas par exonération, mais à partir d’un constat cruel : Français et Britanniques seraient-ils restés sur place que cela n’aurait rien changé. Personne, donc, pour protéger la population kurde. Bienvenue, donc, Bachar Al-Assad ! L’homme qui a massacré des centaines de milliers de Syriens, gazé la Ghouta et Khan Cheikhoun, ethnicisé et confessionnalisé ce conflit, va pouvoir glaner quelques points supplémentaires de popularité dans une partie de l’opinion occidentale, y compris dans certaines sphères de notre gauche. Ce n’est pas l’aspect le moins sordide de la situation.

Au fond, nous nous indignons, mais il n’y a rien de vraiment étonnant dans tout cela. Comme depuis le début de la tragédie syrienne, chacun poursuit ses objectifs, aveuglément, et au mépris de toute autre considération. À chacun son agenda, comme disent les diplomates. Et c’est ce qui rend parfois illisible ce conflit multidimensionnel où les renversements d’alliances sont incessants. Ainsi, les Kurdes veulent leur Kurdistan. Et la poursuite de cet objectif légitime les a conduits à tous les retournements. Tantôt avec la rébellion, tantôt en quête d’une impossible neutralité, mais plus souvent avec le régime. Ils (je veux dire leurs dirigeants) n’en sont pas à leur premier accord avec Damas, y compris pour réprimer la rébellion, comme à Amouda, en juillet 2013, ou à Alep, en 2015. Les Russes, eux, veulent sauver Bachar, pièce maîtresse à leurs yeux du grand jeu moyen-oriental, lui rendre un semblant de souveraineté, puis se sortir d’affaire. Les Américains sont déjà occupés ailleurs à souffler sur les braises saoudo-iraniennes, au plus grand profit d’Israël. Les Turcs, enfin, n’ont qu’une obsession. Ils veulent tuer dans l’œuf toute velléité d’autonomie kurde. Quant aux Français, ils sont imprégnés de la doctrine Le Drian : « Bachar est l’ennemi des Syriens, Daech est notre ennemi. » Cette doctrine, d’ailleurs largement adoptée par notre système médiatique, n’est pas seulement cynique, en ce qu’elle semble se laver les mains des centaines de milliers de morts syriens, elle est aussi profondément contre-productive parce qu’elle semble ignorer que le jihadisme, d’une part, et l’émigration de masse, d’autre part, résultent principalement des horreurs de la dictature. Chacun, donc, est dans son couloir.

Et Bachar, lui aussi, a son « agenda ». Il veut récupérer les territoires qui lui échappent encore. Et c’est bien pourquoi les Kurdes, s’ils n’ont pas le choix aujourd’hui face à la violence de l’agression turque, peuvent se préparer à de nouvelles désillusions. Ils peuvent compter sur leur allié d’un jour pour les trahir le moment venu. Car c’est le grand paradoxe de cette affaire : l’offensive turque pourrait bien servir les desseins de Damas (1). Le régime syrien va pouvoir remettre la main sur le Rojava (le Kurdistan syrien) et in fine rassurer Ankara. Le tout, avec le bénéfice d’une action « humanitaire ». La contre-offensive syrienne risque d’ailleurs de ne pas aller très loin. D’abord parce que cette armée est exsangue ; ensuite parce que Vladimir Poutine ne tarderait pas à mettre le holà si on en venait à frôler une confrontation directe. L’offensive turque comme la « riposte » syrienne ne se sont pas décidées sans un acquiescement mafieux du patron du Kremlin : « Allez-y, mais je ne vous ai rien dit… » Et on sait qu’Erdogan avait d’abord obtenu le feu vert de Trump. Disons un feu clignotant, comme l’est la diplomatie états-unienne. Bref, le « grand jeu », pour reprendre l’heureuse formule d’Henry Laurens à propos du Moyen-Orient, est devenu un tout petit jeu sordide dont les peuples sont condamnés à être les victimes. Les amateurs de manichéisme, toujours en quête d’idoles, feraient mieux de renoncer à leurs chimères.


Notre conférence-débat du 25 octobre (au Sénat, de 14 h 30 à 18 h 30).

Le chaos syrien illustre tragiquement cette onde de choc géopolitique qui sera au cœur de nos débats, notamment avec l’intervention de Leïla Shahid sur le Moyen-Orient (voir programme complet et modalités d’inscription ci-contre).


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