Olivier Piot : « Pour les Kurdes, le mal est déjà fait »

Grand reporter indépendant et auteur de plusieurs ouvrages sur la région, Olivier Piot analyse le jeu des puissances au nord de la Syrie depuis l’offensive turque.

Une trahison de plus. La décision, le 6 octobre, de Donald Trump de retirer ses forces armées de Syrie constitue un véritable abandon des Kurdes, qui furent pourtant le fer de lance des combats contre Daech, les Occidentaux y contribuant surtout par voie aérienne. Les Forces démocratiques syriennes (FDS), composées principalement des YPG kurdes, sont seules face à leur ennemi de toujours, la Turquie. 

À lire aussi >> Le faux ami des Kurdes

Celle-ci a, depuis plus d’une semaine, toute latitude pour attaquer les Kurdes, d’abord avec l’aviation puis des blindés et l’infanterie. Ce qui contraint, bon gré mal gré, les leaders du Kurdistan syrien à faire appel à Bachar Al-Assad pour leur protection, signant la fin de leur projet d’autonomie. Les Kurdes sont coutumiers des trahisons occidentales depuis la fin de la Première Guerre mondiale, quand Britanniques et Français ont renié leur promesse d’une souveraineté territoriale. Fin connaisseur de l’histoire kurde, Olivier Piot décrit la situation tragique du nord-est syrien.

Où en est aujourd’hui l’offensive turque contre les forces kurdes ?

Olivier Piot : Cette offensive, qui a débuté mercredi 9 octobre, a très certainement été longuement préparée, puisque les Turcs en parlent depuis presque trois ans, depuis leur première campagne militaire en Syrie en 2016 (contre Daech, alors), puis celle de 2018 contre les Kurdes dans le canton d’Afrin. Cela fait donc au moins deux ans que le président turc, Recep Tayyip Erdogan, affiche clairement sa volonté de faire de cette zone du nord de la Syrie une zone sécurisée. L’état-major turc a identifié quelque deux cents cibles – des villages, certaines villes ou certains quartiers, des QG des FDS – et, surtout, il a coupé la fameuse « autoroute » M4 qui permettait à ces forces de se déplacer très rapidement. Cette offensive est rapide, très efficace du point de vue des Turcs, avec des avions et des missiles en quantité, mais aussi l’intervention de forces supplétives qui sont organisées depuis deux ans, constituées d’Arabes syriens et, pour beaucoup, d’islamistes plus ou moins radicalisés. Ces derniers étaient déjà intervenus dans le canton d’Afrin et avaient même menacé d’aller jusqu’à Manbij, mais qui était à l’époque sous contrôle états-unien, les FDS ayant alors déjà appelé au secours les forces de Bachar Al-Assad. Un peu dans la même situation aujourd’hui, les Kurdes font de nouveau le choix d’appeler Damas à leur secours.

Quelle est la résistance des formations kurdes armées, les YPG, et pensez-vous qu’elles puissent, sinon tenir leurs positions, du moins essayer de conserver une partie de leur territoire ? Même si l’un des principaux objectifs d’Erdogan de couper celui-ci en deux, entre est et ouest, semble d’ores et déjà atteint…

En effet, grâce à leur importante force de frappe aérienne, les Turcs ont atteint leur premier objectif de couper en deux la zone à l’est de l’Euphrate. Par ailleurs, si l’armée turque a un réel avantage dans les villages et les zones rurales, en revanche les combats en zone urbaine seront certainement beaucoup plus longs et beaucoup plus difficiles. Toutefois, je ne pense pas que cela fasse partie de ses objectifs premiers car il s’agit d’abord pour Erdogan d’affaiblir les YPG sur le terrain. Ensuite, on voit clairement se dessiner le deuxième acte de cette intervention, c’est-à-dire l’entrée en lice de l’armée syrienne et évidemment, derrière elle, celle de Poutine, qui n’est pas encore intervenue mais, à mon avis, ne saurait trop tarder à le faire. Le mal étant fait vis-à-vis des Kurdes syriens, qui ne sont plus du tout en position de force et vont être contraints d’accepter des compromis, Poutine, Erdogan et Bachar Al-Assad vont pouvoir discuter, négocier à propos de l’avenir de cette région. Et c’est ce que tous recherchaient.

© Politis

Dans quel but ?

Il reste 64% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Je choisis un pack
Achetez un pack de crédits
pour accéder à cet article.
Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 8€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Articles récents