Les robots poussent-ils au fascisme ?

Au moins autant que les robots, ce sont les organisations du travail aliénantes et abrutissantes qui font le lit du fascisme.

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Plus les robots sont nombreux dans une localité, plus les électeurs locaux – notamment les hommes – votent pour l’extrême droite. Tel est le résultat frappant d’une étude récente portant sur l’Europe de l’Ouest (1), qui vient après plusieurs autres études montrant (pour la Suède, les États-Unis et le Royaume-Uni) le lien entre le risque d’automatisation d’un métier et le vote des travailleurs menacés pour des partis nationalistes. Ainsi, les comtés américains où la proportion d’emplois « routiniers » (c’est-à-dire à faible qualification) est la plus élevée sont aussi ceux où Trump a obtenu ses meilleurs résultats (2) en 2016. Les auteurs parlent même d’« une émeute démocratique contre les machines », comparable au mouvement luddite des ouvriers anglais au début du XIXe siècle.

Le mécanisme supposé est le suivant : les robots détruisent les emplois industriels relativement stables et bien payés, condamnant les travailleurs au chômage ou à des jobs précaires mal rémunérés. Cette insécurité nourrit une colère sociale qui ne trouve plus de relais dans les partis de gauche – colonisés par les salarié·e·s diplômé·e·s et les couches moyennes supérieures, gagnantes de la mondialisation. Les partis nationalistes cueillent alors les raisins de cette colère.

Cette théorie paraît séduisante mais me semble fallacieuse. D’abord parce qu’une part majeure des pertes d’emplois industriels dans les pays du Nord ne vient pas de l’automatisation mais de la mondialisation des échanges (3). Quant au déclin des emplois industriels, il ne date pas d’hier : si l’industrie ne représente plus aujourd’hui que 15 % des emplois aux États-Unis, sa part était déjà seulement de 20 % il y a trente ans, bien avant la montée de Donald Trump. Le constat est le même en Europe.

Une autre interprétation me semble plus plausible : dans l’industrie, mais surtout dans les services, les transformations de l’organisation du travail – facilitées mais pas causées par les technologies numériques – ont multiplié les tâches routinières et réduit l’autonomie des salarié·e·s. Les procédures bureaucratiques, les instructions tatillonnes, les changements imposés, les contrôles obsessionnels, les obligations de reporting permanent se sont multipliés.

Or diverses études (4) ont montré que le manque d’autonomie au travail tend à favoriser les attitudes de passivité et de soumission dans la sphère politique. Comment être un citoyen actif le week-end si on est infantilisé toute la semaine dans son travail ? Le philosophe John Dewey le disait déjà dans les années 1930 : les rapports de travail sont le berceau – ou la tombe– de la démocratie. Au moins autant que les robots, ce sont les organisations du travail aliénantes et abrutissantes qui font le lit du fascisme.


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