Mémoire et oublis

Comment ne pas voir que l’hommage populaire ressemble à une critique subliminale de ce qui caractérise le pouvoir actuel, au parlé lisse et froid de la technocratie ?

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Il est là le génie de Jacques Chirac : avoir réussi par-delà la mort à faire oublier un bilan politique indéfinissable à force d’être contradictoire. Les médias ne s’y sont pas trompés qui ont brossé de lui, tout au long de la semaine, un tableau impressionniste, passablement dépolitisé. C’était à croire que chaque Français avait sa petite histoire à raconter. Qui ne lui a serré la main ? Qui n’a pas sa petite photo à ses côtés, collée dans une arrière-salle de bistrot, ou rompu le pain avec lui, ou partagé la charcutaille sur un stand du Salon de l’agriculture ? Ils ont été nombreux, ces témoins mélancoliques, à défiler ces jours-ci à la télé ou à la radio pour dire combien l’homme était « sympa » et combien « il aimait les gens ».

Cette orgie d’anecdotes, un poil répétitives, a permis d’imposer un consensus bien utile à l’heure du recueillement, mais qui n’est jamais très éloigné du degré zéro de la démocratie. L’abus de souvenirs personnels a conduit à une sorte d’amnésie collective. On en a oublié que ce président avait été au plus bas dans l’opinion des Français. Chirac, c’est un peu le duc de Guise, il est « plus grand mort que vivant ». En quelques jours, sa stature a tellement grandi qu’il a fini, selon certains sondages post-mortem, par rivaliser avec de Gaulle sous la toise de l’histoire. Il n’est pas sûr que le débat politique en ait été clarifié, mais l’affection sincère que beaucoup de Français portent aujourd’hui à Chirac est tout de même chargée de quelques enseignements qui ne sont pas dépourvus de sens politique.

Comment ne pas voir que l’hommage populaire ressemble à une critique subliminale de ce qui caractérise le pouvoir actuel, au parlé lisse et froid de la technocratie ? Quand les tapes dans le dos et les accolades semblaient encore naturelles. Et allez savoir si la geste chiraquienne, tous ces appétits réunis en un seul homme n’ont pas été une leçon de vitalité et d’optimisme ? Dans une période déprimée, ce sentiment a peut-être agi sur nos concitoyens comme un remède toujours bon à gober. Un placebo, en vérité. Mais la nostalgie post-chiraquienne a aussi des relents troubles de franchouillardise identitaire. À commencer par le colonialisme. Quand les camarades de baroud viennent nous dire combien le lieutenant Chirac a été brave à la tête de son commando en Algérie. Et combien il avait su faire donner la mitraille contre les « fellaghas ». Sur un autre registre, on a beaucoup ri des triviales saillies du hussard Chirac, de ses « couilles » qu’il ne fallait pas trop lui casser, ou qu’il se proposait d’apporter « sur un plateau » à Thatcher, « la mégère ».

On a deviné que, derrière l’évocation, une certaine France s’abandonnait aux délices du politiquement incorrect sans risque d’être clouée au pilori. Et c’était bon, sans doute, durant ces quelques jours décomplexés, d’être un peu transgressifs en toute impunité, et pour la grande cause d’un hommage national. Avec Chirac, nous avons enterré plus qu’une façon de faire de la politique, une époque et ses mœurs. S’il est toujours vain de juger une époque, il n’est pas indispensable non plus de la regretter.

Vous aurez compris que je n’ai pas voulu ici faire l’inventaire politique de douze années de présidence Chirac, et moins encore d’un demi-siècle de vie politique parcouru au pas de charge. On ne parlera donc pas du refus de la guerre en Irak – le meilleur – ni de la Françafrique (dont témoignait mardi la présence de son ami, le dictateur congolais Sassou Nguesso), ni de la promesse trahie de résorber la fracture sociale – le pire. Ni « du bruit et des odeurs » de l’immigré, ni de l’anti-Le Pen… Énumération non exhaustive. Mais cette semaine médiatique a eu une autre conséquence. L’occultation. On avait déjà connu ça pour Johnny Halliday, et même pour Michael Jackson. Quand les journaux télévisés n’ont plus qu’un sujet, et que plus rien au monde n’existe.

Avec un peu de retard, la France prend conscience de la gravité de ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Lubrizol. Vanina Delmas et Patrick Piro l’analysent ici mieux que je ne saurais le faire ici. J’en retiendrai juste une leçon. Le scepticisme de nos concitoyens face à la communication officielle. Les propos sécurisants sont de peu de poids après la pluie noire qui s’est abattue sur Rouen, imprégnant durablement les cultures alentour. Ils ne résistent pas aux maux de tête, aux odeurs âcres. Ils ne résistent pas non plus à l’énoncé de quelques noms de produits qui se fabriquent dans cette usine, et qui sont peut-être partis en fumée, ces hydrocarbures sulfurés, azotés, phosphatés, sans parler d’amiante et de dioxine. Trop de hâte politique à vouloir rassurer, alors qu’on ne sait rien, est suspecte. En plus d’une calamité environnementale et sanitaire, cette affaire peut rapidement tourner à la crise politique majeure. L’incrédulité est permise après tant de mensonges passés. Mais elle a aussi à voir avec un scepticisme plus profond et plus général devant le discours politique. Ce qu’on appelle une crise de confiance.


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