Muriel Douru : « La parole des travailleuses du sexe est politique »

Dans un roman graphique, Muriel Douru brosse le portrait de dix personnes prostituées. Elle raconte comment la loi de 2016 sur la pénalisation des clients a précarisé leur quotidien.

Des récits de vie parfois crus, violents, dramatiques. Dans Putain de vies !, l’illustratrice Muriel Douru pose des prénoms sur un sujet tabou : la prostitution. Amélia, Giorgia, Lauriane, Monica, Louis… L’auteure rapporte sans jugement l’histoire de ces personnes et leur cheminement vers le travail du sexe. Son roman graphique donne de la force tant ces dix destins témoignent du courage de ces personnes et de leur rage de vivre face à la nécessité.

Aucun parcours ne ressemble à un autre. L’album offre un aperçu de la diversité des situations rencontrées dans ce milieu. Candice, migrante nigériane passée par l’enfer libyen, explose quand elle entend à la télévision le député Éric Ciotti clamer : « L’Aquarius, pour moi, il a une destination toute trouvée, il faut qu’il retourne vers les côtes libyennes… » Mei, elle, après avoir fui un mari violent, a quitté sa Chine natale pour pouvoir apurer ses dettes et rêve de cultiver sa terre paisiblement. Vanessa a failli perdre la garde de ses enfants après avoir été dénoncée par une voisine.

Par ces témoignages, le livre n’entend pas se limiter à la seule question de la prostitution. Il parle de la migration, du genre, des inégalités dans le monde, du féminisme…

Comment est née l’idée de réaliser un roman graphique sur ce sujet ?

Muriel Douru : Ce projet de BD est né du fossé entre les discours sur la prostitution et la réalité rencontrée sur le terrain. L’association Médecins du monde avait en tête depuis longtemps l’idée de raconter ces parcours de vie auxquels ses membres sont confrontés au quotidien. Il lui fallait un outil pédagogique pour décrire ce milieu sujet à de nombreux clichés, tabous et demi-vérités. J’ai donc rencontré ces femmes (en réalité neuf femmes et un homme) et j’ai réalisé des entretiens intimes de plusieurs heures. Il fallait laisser à la confiance le temps de s’installer. Parfois, les personnes ont pu être désarçonnées quand je leur demandais de raconter leur enfance, car elles pensaient ne parler que de leur travail. Ça a ouvert les vannes. Peu de gens s’intéressent à leur vie, alors qu’elles ont toutes des parcours très forts. Parler de l’enfance permet de déconstruire les clichés et de comprendre leur cheminement.

Pour la forme, le roman graphique s’est imposé. D’abord, ce format tend à s’ouvrir aux thématiques sociales depuis l’arrivée des femmes dans ce milieu. Et contrairement à la photo ou à la vidéo, il peut garantir efficacement l’anonymat. Une difficulté se pose en effet pour les travailleuses du sexe : la possibilité d’être reconnues. Des migrantes, sous l’influence de filières d’acheminement, ont contracté des dettes colossales et peuvent être victimes de pressions sur leur famille restée au pays. Pour rassurer les personnes rencontrées, je leur ai envoyé mes croquis une fois ceux-ci terminés.

Quelle a été leur réaction en voyant votre travail ?

Elles ont été agréablement surprises, voire émues de contempler leur histoire. Mais certaines se sont montrées anxieuses, ce qui m’a justement amenée à modifier certains éléments pour les rassurer. Certains détails biographiques peuvent être transformés pour mieux brouiller les pistes. Nos échanges devaient servir ces personnes, pas les mettre mal à l’aise. Je ne voulais pas exploiter leur témoignage à leur détriment.

Chaque parcours de vie est très différent, mais voyez-vous un dénominateur commun à toutes ces personnes ?

Le courage et la soif de vie. Quand j’ai commencé ce travail, je pensais que ça allait plomber mon moral. Ça a été le contraire, car elles débordent de vie et font preuve d’une grande capacité à survivre, à se battre au quotidien… Je pense notamment à Giorgia, une trans d’origine brésilienne. Dès l’âge de 12 ans, elle a dû se battre pour manger. Maintenant elle habite en France, vit bien et milite contre les discriminations envers les trans.

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