Les cinq enjeux de la lutte sociale et écologique

Il y a vingt ans, naissait le mouvement altermondialiste. Face à une offensive néolibérale renouvelée, il doit réfléchir à ses formes d’action s’il veut peser sur l’avenir du monde. Par Aurélie Trouvé.

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En France, une nouvelle période s’est ouverte à la fin des années 1990, à la suite des grèves de 1995, rouvrant la perspective d’une transformation sociale. À l’échelle internationale et il y a tout juste vingt ans, des mobilisations bloquaient le sommet de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle (29 et 30 novembre 1999) et le mouvement altermondialiste s’amplifiait, avec le développement des forums sociaux européens et mondiaux. Celui-ci représentait alors de nouvelles formes de luttes, contre la marchandisation du monde et dans l’espoir d’un autre monde. Il répondait à l’offensive néolibérale des vingt années précédentes et à l’idée qu’il n’y aurait plus d’alternative. Mais il a peiné à construire des stratégies de mobilisations communes face aux pouvoirs en place. Pour de multiples raisons, ce mouvement s’est affaibli, même s’il a pu susciter d’autres formes de luttes, voire se prolonger en elles, et même si certaines de ses organisations, comme Attac, se sont maintenues et renouvelées.

En France, depuis quinze ans, les luttes sociales ont connu quelques victoires, au moins momentanées, contre le Traité constitutionnel européen en 2005, contre le CPE en 2006 (1) et, plus récemment, contre les hydrocarbures de schiste ou encore l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Mais elles ont aussi été plombées par une succession de défaites, malgré des manifestations de rue très massives, contre les réformes des retraites ou encore les lois travail. Elles ont été faibles contre des projets particulièrement offensifs, comme actuellement les attaques contre les droits des chômeurs ou le statut de la fonction publique. En découle le sentiment que les formes classiques de mobilisation des syndicats et des associations – manifestations de rue, meetings ou tractages – sont devenues moins efficaces. À ceci s’ajoute le sentiment d’absence ou de quasi-absence de perspective politique sur le plan électoral, entre, d’un côté, un Parti socialiste qui a galvaudé l’idée même de gauche et mené une politique néolibérale et, de l’autre, des partis antilibéraux et progressistes divisés, et dans tous les cas qui n’arrivent pas à s’imposer comme perspective de changement pour un pan majoritaire de la population.

Néanmoins, ces dernières années sont marquées par l’émergence de mouvements sociaux importants, avec des formes de lutte profondément renouvelées. À l’échelle européenne, les Indignés espagnols ou les occupations de places publiques en Grèce ; en France, Nuit Debout puis surtout les gilets jaunes et les luttes pour le climat ont conduit de nombreuses personnes à se mobiliser nouvellement et collectivement, en dehors des cadres traditionnels des associations et des syndicats – interrogeant ainsi leurs modes d’organisation. Ces mouvements portent des perspectives d’émancipation qui remettent en cause non pas une mesure en particulier, mais tout un système : « changeons le système, pas le climat », « justice sociale et fiscale »… Ils ciblent des adversaires, les multinationales, le gouvernement d’Emmanuel Macron… Mais ils restent épars. Les points de rencontre (comme dans certaines villes, lors des samedis rassemblant marcheurs pour le climat et gilets jaunes) restent rares.

Se pose la question de la capacité de ces formes de lutte à constituer un front commun, face à un système capitaliste dans lequel les dominés, les opprimés, vivent des réalités très différentes. Qu’est-ce qui peut rassembler un employé se mobilisant contre un futur plan de licenciement ou une réforme des retraites, un chômeur contre la casse de l’assurance-chômage, un étudiant contre des politiques inaptes face au changement climatique, un habitant de quartier populaire contre les répressions policières ? Certes, il existe des intérêts communs face à un système capitaliste qui exploite toujours plus le travail et le vivant pour nourrir les profits des plus riches, avec un autoritarisme de plus en plus marqué. Comment des expériences sensibles et partagées, produisant une conscience commune, peuvent-elles s’établir entre ces individus, pour qu’ensemble ils pèsent suffisamment dans les rapports de force ? Je n’ai pas la prétention d’y répondre. J’en déduis simplement qu’il y a un besoin primordial de reconstruire des sphères intellectuelles critiques et progressistes.

Cinq grands enjeux me semblent essentiels. En premier lieu, l’articulation entre impératifs sociaux et écologiques, qui a pu s’exprimer cette année au travers du slogan « fin du monde, fin du mois, même combat ». Au sein des luttes sociales persiste souvent l’idée que les impératifs écologiques sont annexes, ou qu’ils sont l’affaire de pays et de gens riches. Le capitalisme n’est que trop peu abordé comme un mouvement conjoint d’exploitation du vivant et du travail, pour n’être considéré que sous l’angle de la relation capital-travail. Se maintient parfois la croyance productiviste : la technique et la science compenseraient l’épuisement des ressources naturelles et nous dispenseraient de diminuer notre production et notre consommation énergétiques et matérielles.

Or cette diminution est nécessaire. L’ensemble des modes de production et de consommation, et donc des rapports sociaux, en est bouleversé. Mais comment le penser, tout en partageant les richesses et alors qu’aujourd’hui beaucoup de personnes ne peuvent consommer suffisamment pour vivre dignement ? Voilà une question fondamentale à laquelle les mouvements sociaux et en premier lieu les syndicats pourraient se confronter, avec les mouvements écologistes. Mais cela nécessite aussi que, du côté des mouvements écologistes, il y ait une intégration pleine et entière des impératifs de partage des richesses et d’accès de chacun aux droits humains fondamentaux. Ce pourrait être la base d’un projet alternatif, d’un New Deal écologique et social, fondé sur le désinvestissement des activités les plus nuisibles pour la planète, mais aussi sur des investissements et la création de millions d’emplois nécessaires pour des activités utiles à la transition écologique. Un tel projet ne peut reposer que sur la restriction de la sphère marchande et le développement d’une économie socialisée.

Le deuxième enjeu relève de l’articulation entre luttes locales et supralocales. Un très grand nombre d’initiatives, par exemple les monnaies locales et les territoires zéro chômeur de longue durée, portées par des collectifs ou des collectivités locales, dessinent des alternatives concrètes au système actuel. Elles conduisent des citoyens à se mobiliser à partir d’expériences vécues et transforment leurs imaginaires. Mais comment en faire des leviers de transformation des politiques ? Comment faire en sorte que les Amap, par exemple, ne soient pas seulement une façon de manger autrement, mais une façon de porter des revendications à une échelle supralocale, pour qu’elles contribuent à bousculer le mode de développement dominant ? Encore faut-il que ces alternatives locales soient pleinement considérées, dans les luttes sociales et écologiques, comme des leviers potentiels de transformation globale.

Le troisième enjeu relève des liens entre mouvements sociaux et partis politiques de gauche. Les seconds peuvent avoir eu tendance à mépriser et/ou à instrumentaliser les premiers : la politique serait l’apanage des partis. Cette position surplombante les rend alors incapables de se nourrir des mouvements et de leur richesse. À l’heure où les partis de gauche sont mal en point, il semble au contraire que les mouvements ont un rôle décisif à jouer dans la construction de projets émancipateurs et de propositions politiques, tout en gardant leur autonomie vis-à-vis du champ électoral.

Les formes d’action représentent le quatrième enjeu et suscitent des débats qui se sont intensifiés ces derniers temps. Face à un capitalisme de plus en plus violent, face à son mur médiatique, se développent d’une part des confrontations assumées aux forces policières ou la destruction de symboles du capitalisme, et d’autre part une désobéissance civile dite « non-violente » et « pacifique ». Mais le contre-sommet du G7, fin août, ou les dernières marches pour le climat ont vu les tensions augmenter entre les tenants de ces différentes formes d’action. Se pose la question de leur complémentarité : comment respecter les modes d’action des autres, comment éviter de s’affaiblir mutuellement, pour peser plus fortement face à des adversaires identiques et pour des perspectives d’émancipation communes ? Et comment faire en sorte que ces perspectives leur soient pleinement associées ?

Enfin, le cinquième enjeu concerne l’internationalisation des luttes, qui subit un recul évident en France. La solidarité entre les peuples peine à s’imposer comme un des pans des mobilisations sociales et écologiques de ces dernières années. En témoigne la faiblesse des mouvements de solidarité avec les migrants. C’est pourtant une dimension qui ne peut être mise de côté, face à une extrême droite qui se développe. Pour s’y opposer frontalement, encore faut-il être extrêmement clair sur notre revendication de solidarité entre les peuples, et en premier lieu sur les droits des migrants d’être accueillis et de s’installer dignement.

De même, malgré le maintien de quelques lieux de rencontres internationales, la connexion entre les luttes des différents pays s’est affaiblie. Un boulevard nous est pourtant tracé avec le développement de luttes sociales très fortes contre les inégalités et pour la démocratie, à Hongkong, en Égypte, en Turquie, au Chili, en Algérie, au Liban…

(1) Le contrat première embauche, défendu par le Premier ministre Dominique de Villepin, sous la présidence de Jacques Chirac.

Aurélie Trouvé Porte-parole d’Attac.


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