Grands projets inutiles : Luttes locales, bienfait global

Europacity, Lentillères, Notre-Dame-des-Landes… Fini l’époque où les projets d’aménagement écrasaient toute opposition. Par le débat et des actions concrètes, des collectifs citoyens réussissent à convaincre population et personnel politique que des alternatives plus vertes sont possibles et souhaitables.

Vanina Delmas  • 22 janvier 2020 abonné·es
Grands projets inutiles : Luttes locales, bienfait global
© En avril 2018, à Dijon, manifestation contre l’urbanisation des terres maraîchères des Lentillères.NICOLAS LIPONNE/AFP

L’écoquartier ne se fera pas. Ce vœu défendu radicalement par la population du Quartier libre des Lentillères est devenu réalité le 25 novembre 2019. Lors du conseil municipal, le maire socialiste, François Rebsamen, a présenté son plan d’urbanisme pour le Grand Dijon et a déclaré : « Je vais interdire l’urbanisation de cette partie des Lentillères. Mais je vais aussi demander l’évacuation de tous ceux qui occupent de manière illégale ce terrain. » La menace donne un goût amer à la victoire mais n’effraie pas les femmes et les hommes des Lentillères. Depuis plus de dix ans, ces douze hectares des dernières terres maraîchères de la capitale bourguignonne sont devenus un espace d’expérimentations agricoles, économiques, démocratiques par la volonté d’habitant·es opposé·es au projet de l’Écocité des maraîchers et ses 1 500 logements, 15 000 mètres carrés de bureaux et de commerces.

« Au départ, l’occupation ne concernait qu’un vingtième de la superficie totale du lieu et se concentrait autour du potager. De plus en plus de jardiniers amateurs sont venus, puis des personnes du monde associatif, culturel, et même des écoles. Notre quartier autogéré est ouvert sur le reste de la ville, raconte Morgan, habitant des Lentillères. Massifier les soutiens locaux nous a permis de construire et de pérenniser un rapport de force jusqu’à l’abandon du projet. » L’intensification de la prise de conscience des enjeux climatiques ainsi que le contexte de campagne des municipales – avec une liste EELV indépendante des socialistes de Rebsamen – ont dû compter dans cette décision. Aux Lentillères, s’enchaînent les assemblées générales et discussions en interne pour appréhender l’après-victoire. Le maire a annoncé la mise en place d’un registre pour les personnes souhaitant développer une activité maraîchère uniquement. Les habitant·es ne sont pas contre la régularisation, mais refusent le morcellement de leurs projets, qui détruirait la richesse édifiée année après année, et entament la phase 2 de la résistance.

« Lorsque se combinent la perturbation des attachements au territoire, les connaissances acquises et les dynamiques sociales engendrées, cela crée une politisation du mouvement. Les gens font des propositions de projets alternatifs, des propositions démocratiques, et élargissent leur combat à une thématique plus générale pour proposer une vision sur le long terme de leur territoire », décrypte Léa Sébastien, maîtresse de conférences en géographie à l’université Toulouse-II et membre du collectif Des plumes dans le goudron (1). C’est ce qu’elle nomme la « résistance éclairée », qui permet à chaque sentiment de se transformer en un capital social, savant, patrimonial et politique. L’attachement au territoire, habituellement réservé à la sphère intime, devient une arme de résistance publique, comme à Bure (Meuse), où doit s’implanter le projet Cigéo d’enfouissement de déchets nucléaires. Le petit bois Lejuc, menacé par les pelleteuses, est devenu le symbole de la résistance au projet pour celles et ceux qui défendent ce lieu et pour la sphère militante antinucléaire de manière plus globale.

Si les victoires face aux rouleaux compresseurs de l’aménagement du territoire sont souvent arrachées après des batailles de longue haleine, la liste des succès commence à s’étoffer : l’abandon du projet d’autoroute A45 entre Lyon et Saint-Étienne en octobre 2018, celui du mégacomplexe commercial Europacity à Gonesse en novembre 2019, et l’emblématique abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, il y a deux ans.

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Les décisions de justice en faveur des opposant·es à un projet servent bien souvent de frein décisif à la réalisation d’un chantier et de fabrique d’énergies nouvelles. En Dordogne, le contournement routier de Beynac cristallise les tensions depuis quelques années : les « pour » veulent désengorger le village des milliers de véhicules qui le traversent quotidiennement, les « contre » dénoncent le « massacre de la vallée » de la Dordogne et défendent son patrimoine historique et naturel. Le 10 décembre dernier, la cour administrative d’appel de Bordeaux a confirmé l’annulation des travaux et la remise en état des lieux.

« Ces collectifs de lutte sont une sorte de mouvement social décentralisé qui prend peu à peu confiance en lui-même. Mais, pour l’instant, les autorités politiques considèrent ces luttes de manière disparate, isolées, et ne voient pas la vitalité démocratique qu’elles font naître », analyse Léa Sébastien. Pendant les Trente Glorieuses, l’âge d’or des grands projets d’aménagement du territoire, le développement de la France n’était envisagé qu’à travers des projets toujours plus grands, gros, rapides. Des luttes nationales ont émergé (plateau du Larzac, ou contre la centrale nucléaire de Plogoff, en Bretagne), puis elles sont devenues plus régionales dans les années 1980-1990 (tunnel du Somport, pistes de Roissy, barrage sur la Loire…). Depuis 2010, les luttes locales se multiplient, s’intensifient et se diversifient : fermes-usines, autoroutes, centres commerciaux (2), entrepôts Amazon, agrandissements d’aéroport, incinérateurs, mines, centrales nucléaires et centres de déchets toxiques principaux…

Le site d’information Reporterre a publié une carte des luttes qui recense – pour le moment – plus de 200 collectifs répartis en sept catégories : transports, déchets, commerces, agriculture, industrie, énergie, bétonnage. Ce travail titanesque mais précieux a été réalisé pour le lancement de la campagne SuperLocal, portée par les associations Notre affaire à tous et Le Mouvement, ainsi que par les vidéastes de Partager c’est sympa. « L’idée n’est pas de créer une marque ou une liste aux municipales, mais de faire monter en compétences ces collectifs de résistance en leur apportant ce qu’ils peinent à trouver aujourd’hui : de nouveaux participants, des outils de communication, du soutien juridique… détaille Chloé Gerbier, coordinatrice de l’équipe juridique de SuperLocal pour Notre affaire à tous (Naat). L’Affaire du siècle (3)_, c’était se battre contre la politique gouvernementale de manière frontale ; ici, on combat les manifestations de cette politique. »_ Ainsi, ces groupes aident deux collectifs à se constituer pour s’opposer au monstre Amazon, qui prévoirait de s’implanter en Haute-Savoie et à Rouen. Les élu·es concerné·es ont découvert ces projets dans les médias locaux…

Impossible de créer une méthode miracle à calquer sur chaque lutte pour la mener à la victoire, mais des ressorts récurrents émergent des luttes efficaces. Passé le choc émotionnel de voir leur territoire transformé, les militant·es sont souvent révolté·es par les mécanismes souterrains des prises de décision politique, les passe-droits, conflits d’intérêts et autres procédés antidémocratiques. Certain·es s’attaquent au cœur du dossier et l’expertise citoyenne devient la clé pour dénoncer les traquenards ou donner naissance à des projets alternatifs, comme le projet Carma pour remplacer le gigantisme d’Europacity.

L’équipe de SuperLocal insiste sur l’importance d’user de tous les moyens, d’attaquer sur tous les fronts : au tribunal, actions de désobéissance civile, plaidoyer, interpellation des élus, médiatisation… Et surtout l’entraide entre les luttes. « Par exemple, nous essayons de créer une cohérence au niveau des luttes contre l’aviation pour mener un plaidoyer au niveau national. Nous dénombrons plus d’une dizaine de projets d’extension d’aéroport : Nice, Caen, Roissy, Marseille, Lyon, Nantes… Cette politique publique est en parfait désaccord avec les accords de Paris sur le climat et les déclarations de bonne volonté du gouvernement face à l’urgence climatique », dénonce Chloé Gerbier.

Un référent local de SuperLocal a été nommé à Caen pour renforcer la lutte de l’Association contre l’allongement de la piste de l’aéroport de Caen–Carpiquet (Acapacc), qui se bat depuis un an contre la volonté des pouvoirs publics d’augmenter le trafic aérien. Après les marches climat, une pétition, des réunions publiques, des ateliers pour rédiger des argumentaires et l’interpellation des élus par courrier, il a été décidé de déposer un recours devant le tribunal administratif contre le schéma de cohérence territorial de Caen métropole, avec l’aide de l’association Naat.

Cette dynamique du local au national pourrait bousculer les habitudes des pouvoirs publics dans les prochaines années, et peut-être les élections municipales dans les prochains mois, en obligeant candidat·es et élu·es à se positionner fermement sur ces programmes d’aménagement. À Plaisance-du-Touch, près de Toulouse, le projet de centre commercial Val Tolosa devrait finalement rester sous terre. Mais l’avenir du plateau des Ménudes sera l’un des enjeux de la campagne, car l’une des listes sera portée par un opposant à Val Tolosa, tandis qu’une autre est composée du maire sortant, défenseur du projet – même s’il a changé d’avis ces derniers mois. Du côté de Rouen, les élections pourraient changer la donne pour le projet de contournement est, puisque le préfet de Seine-Maritime a laissé entendre que les décisions des prochains élus pourraient influencer la position de l’État sur ce projet routier.

« On observe un renversement de perspectives. Les opposants à ce type de projet étaient auparavant vus comme des nimbistes (4)_, des égoïstes œuvrant contre l’intérêt général. Aujourd’hui, c’est l’inverse,_ décrypte Léa Sébastien. Mais qui est légitime à définir ce qu’est l’intérêt général ? Hier, c’étaient les porteurs de projets, aujourd’hui, ce sont ceux qui luttent et défendent une vision du territoire engagée dans la transition écologique et d’autres formes de démocratie. »

(1) Collectif composé de quatre chercheurs : Anahita Grisoni, Julien Milanesi, Jérôme Pelenc et Léa Sébastien. Ils ont publié _Résister aux grands projets inutiles et imposés. De Notre-Dame-des-Landes à Bure__,_ Textuel, 2018.

(2) Lire dossier dans Politis n° 1562, 18 juillet 2019.

(3) Le 17 décembre 2018, quatre associations et un groupe citoyen assignent l’État en justice pour inaction face au changement climatique, lire Politis du 20 décembre 2018.

(4) Ce terme vient de l’acronyme Nimby, pour « Not in my backyard », qui signifie « pas dans mon jardin ».

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