Les banques face à leurs responsabilités

En dépit des travaux scientifiques qui démontrent la nécessité d’agir très rapidement contre le réchauffement, le capital continue d’être massivement alloués aux énergies fossiles.

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L’année 2019, troisième année la plus chaude jamais enregistrée en France, s’est achevée sur des températures record. 2020 s’est, elle, ouverte sur les effroyables feux de forêt en Australie. Déjà nous guettons l’émergence du prochain symptôme des changements climatiques. L’urgence ne pourrait être plus prégnante. Les chiffres confirment aussi que 2020 sera une année décisive dans la lutte contre le réchauffement de la planète. D’après le Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue), il faudra réduire les émissions de gaz à effet de serre de 7,6 % par an entre 2020 et 2030, soit une baisse de 55 % en dix ans, pour respecter l’accord de Paris. Or celles-ci, issues à 75 % des énergies fossiles, ont augmenté de 1,5 % par an ces dix dernières années. Après une décennie perdue, c’est donc un virage à 180° qu’il faut prendre. Le Pnue est très clair : tout retard, au-delà de 2020, rendrait rapidement l’objectif de réchauffement limité à 1,5 °C hors de portée.

Et pourtant, les inepties des acteurs financiers présents à Davos quant aux réponses à apporter à la crise climatique semblent indiquer que les acteurs privés ne sont pas prêts à prendre ce tournant. Appelés par Greta Thunberg et d’autres jeunes activistes pour le climat à cesser immédiatement tout investissement dans l’exploration et l’extraction d’énergies fossiles, certains ont rejeté toute responsabilité.

Le directeur général de Goldman Sachs, qui a accordé près de 60 milliards de dollars de financement aux énergies fossiles entre 2016 et 2018 (1) et accompagné l’introduction en Bourse du pétrolier Saudi Aramco, a ainsi déclaré que sa banque ne « tirerait pas de trait » en refusant de conseiller les pollueurs : « Si vous cherchez une limite, il n’y en a pas. Il y a une transition en cours, qui va, je pense, prendre plusieurs décennies avant de voir des changements dans la façon dont les gens allouent le capital. » Le représentant de la banque américaine Citi, troisième plus gros financeur des énergies fossiles depuis 2016, renchérit : « Ce n’est pas le rôle des banques de s’assurer que les entreprises adoptent des modèles économiques respectueux de l’environnement en coupant unilatéralement le financement à celles qui polluent […]. Le travail d’une banque est de soutenir les communautés dans lesquelles elle opère. Elle ne doit pas dicter les résultats (2). » De quoi rappeler les discours tenus par BNP Paribas en novembre dernier : « Nous finançons le monde tel qu’il est […]. Nous sommes très présents aux États-Unis, et ce n’est absolument pas envisageable de dire à nos clients, aujourd’hui, que nous arrêterons complètement de les soutenir en 2030 (3) » s’ils ne sont pas sortis du charbon d’ici là.

Autant de prises de position qui ont pour but de façonner le débat public et de repousser le plus possible une inévitable réponse de la part de leurs clients, de leurs salariés et des politiques. Car, tant que les acteurs financiers ne sont pas perçus comme ayant un rôle à jouer dans la transition énergétique, les banques peuvent espérer éviter une fuite de leurs clients ou de leurs salariés désireux de mettre leur argent et talents au service d’entreprises engagées. Exercice d’équilibriste, puisque le trait réfuté par Goldman Sachs existe bien : la banque elle-même annonçait en décembre de nouvelles mesures limitant ses soutiens au charbon et aux activités de forage en Arctique. Et les banques souhaitent autant cacher leur rôle dans l’aggravation de la crise climatique que vanter chaque mesure mise en place pour y répondre.

Mais la science donne raison à Greta Thunberg et non aux banques : exclure de tout financement les entreprises qui continuent de développer de nouveaux projets d’énergies fossiles pour ne conserver comme clientes que celles qui s’évertuent à en sortir, voilà un trait bien net à tracer en 2020. Les réserves de pétrole et de gaz déjà en exploitation contiennent plus de carbone que nous ne pouvons en brûler pour contenir le réchauffement sous 1,5 °C. Continuer de financer les entreprises qui investissent dans l’exploration et l’ouverture à la production de nouvelles réserves revient donc à signer l’arrêt de mort de millions de personnes. Et, comme le dit Greta Thunberg, soutenue par le rappel du Pnue, cela ne peut pas attendre : loin d’embrasser la nécessaire réduction de la production d’énergies fossiles, l’industrie gazière et pétrolière prévoit de l’augmenter de 7 % entre 2019 et 2024. 85 % des plans de développement se trouvent en Amérique du Nord, dans les réserves de pétrole et gaz de schiste. Le trait à tracer est définitivement très clair.

Lucie Pinson Coordinatrice de la campagne Unfriend Coal et porte-parole des Amis de la Terre France.

(1) « Banking on Climate Change. Fossil Fuel Finance Report Card 2019 », www.banktrack.org

(2) « Davos 2020 : Bankers push back against climate action calls », Financial Times, 21 janvier 2020.

(3) « L’empreinte carbone “colossale” des banques françaises », Le Monde, 28 novembre 2019.


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