Quand le climat dérègle aussi la psychologie

L’éco-anxiété naît de la détresse provoquée par les atteintes à l’écosystème. C’est un mal bien réel, en plein développement, mais qui peut être combattu, et, pourquoi pas, converti en engagement citoyen.

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À la suite de l’ouragan Katrina aux États-Unis en 2005 (l’un des ouragans les plus puissants de l’histoire des États-Unis et l’un des six ouragans les plus violents jamais enregistrés dans le monde), un syndrome nouveau – l’éco-anxiété – a été décrit comme une forme d’anxiété liée au stress du réchauffement climatique, et plus particulièrement celui lié aux événements météorologiques et climatiques extrêmes. Les incendies sans précédent au Brésil, et actuellement en Australie, démontrent déjà des effets clairs et dévastateurs sur la santé mentale des individus. L’American Psychological Association a défini l’éco-anxiété pour la première fois en 2017 comme « une peur chronique liée à la perte de l’environnement », dans le monde occidental, même si ce sont les pays en développement qui ont le plus souffert du changement climatique jusqu’à présent.

Des états psychologiques voisins avaient été décrits, comme l’écoparalysie (qui renvoie au sentiment lié au fait de ne pas être capable de faire des choses concrètes pour atténuer les risques liés au changement climatique), et la solastalgie (néologisme venant du terme anglais « solace », qui signifie « réconfort », et d’« algie », qui signifie « douleur »), définie comme « l’état d’impuissance et de détresse profonde causé par le bouleversement d’un écosystème ». Ce dernier concept avait été développé en 2007 par Glenn Albrecht, philosophe australien de l’environnement, dans un article, « Solastalgie : la détresse causée par le changement de l’environnement ».

Si, aux États-Unis, ce nouveau mal du siècle tourne au phénomène, on semble n’en avoir encore guère conscience en Europe, spécialement en France. Cette souffrance morale est encore à la fois peu connue et peu reconnue, notamment des professionnels de santé. Nul chiffre officiel n’existe quant au nombre de personnes atteintes. Hors de la France, les individus souffrant d’éco-anxiété et ayant besoin d’aide pour développer leur robustesse émotionnelle s’organisent en associations : aux États-Unis, The Good Grief Network, ou encore au Royaume-Uni, Climate Psychology Alliance (CPA).

L’éco-anxiété n’est pas la même chose qu’un trouble d’anxiété clinique, bien que les médecins psychiatres soulignent que les craintes concernant le climat peuvent augmenter ou déclencher des problèmes de santé mentale préexistants. En fait, pour la plupart des gens, l’éco-anxiété serait une réponse saine à la crise climatique, soutient Caroline Hickman, psychothérapeute, membre de la CPA. Pour les habitants de pays comme les Maldives, où elle a travaillé en tant que chercheuse, « l’anxiété provient d’une menace existentielle », dans ce cas « l’élévation du niveau de la mer, [qui] signifie que la nation insulaire de basse altitude pourrait être entièrement submergée d’ici à 2100 ». Pour ceux des pays riches de l’hémisphère Nord, cette éco-anxiété ne proviendrait pas de l’impact immédiat du changement climatique, mais de l’incertitude sur ce qui reste à venir, explique Aimee Lewis-Reau, qui a cofondé The Good Grief en 2016 avec son épouse, Laura Schmidt. Les rares spécialistes sur ce sujet conviennent que l’incertitude est devenue intolérable pour les êtres humains parce qu’ils se sentent en dehors de tout contrôle (écoparalysie). « Pour faire face à cette perte de contrôle, résume cette spécialiste, nous nous projetons dans l’avenir, parfois dans une pensée apocalyptique. » Ce qui explique pourquoi certains enfants au Royaume-Uni pensent qu’ils mourront au cours des prochaines années en raison du changement climatique, ou pourquoi les parents s’inquiètent de l’effondrement complet de la société dans quelques décennies. C’est toutefois une échelle de temps que la plupart des climatologues estiment peu probable en Europe occidentale.

Comment se manifeste l’éco-anxiété ? Les symptômes décrits sont multiples et variables selon les individus : des troubles du sommeil (insomnie) ; une angoisse difficile à contrôler ; des troubles anxieux pouvant aller jusqu’à des troubles dépressifs ; une vision fataliste de l’existence, pouvant par exemple se traduire, pour les couples, par la volonté de ne pas avoir d’enfant.

Face à l’éco-anxiété, les spécialistes recommandent une prise en charge des troubles anxieux, associée à une mise en valeur de la richesse de la nature. En favorisant le lien des éco-anxieux avec la nature, il est possible de soulager une partie de leurs angoisses. Une autre piste intéressante est d’inciter ces personnes à s’investir pour une cause environnementale. En se mobilisant, elles sont moins affectées par leurs craintes pour l’avenir de la planète, puisqu’elles agissent contre la cause de leurs angoisses. « Tout d’abord, vous devez parler de vos sentiments », rappelle Caroline Hickman. Les éco-anxieux peuvent ainsi devenir des écocitoyens !

Emmanuel Drouet Microbiologiste à la faculté de pharmacie de Grenoble.


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