Coronavirus : Aux risques et périls des salariés

La communication hésitante du gouvernement a laissé un champ large aux entreprises qui ont, trop souvent, poussé leurs salariés à prendre des risques inconsidérés. Récit d’un loupé national.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Le monde du travail ne sortira pas indemne de la gestion de la pandémie. Peu avant l’allocution du Président lundi 16 au soir, les mesures de protection des salariés dont le télétravail est impossible sont encore largement inégales d’une entreprise à l’autre. Dans les usines Peugeot-Citroen (PSA) à l’est du pays, au cœur d’un foyer viral, les premiers cas sont apparus dès la fin février. Ils ne sont testés et avérés que le 10 mars. Dès le 3, le groupe met en place des mesures suivant des « stades » internes. L’usine de Trémery, près de Metz, est la première usine du groupe à atteindre le stade C, déclenché quand un malade est confirmé. L’entreprise ferme son restaurant, organise la prise de température des ouvriers et les autorise à rentrer chez eux en bleu de travail pour éviter le passage au vestiaire. Dans le document interne de la cellule de crise du groupe, celui-ci s’engage aussi à effectuer un « suivi de santé spécifique […] pour les personnes partageant le même environnement de travail que le cas confirmé ». Or, d’après les syndicats, l’entreprise n’a renvoyé que trois salariés sur les 48 qui travaillaient avec lui. « Aucune réelle enquête n’a été menée », explique Jean-Pierre Mercier, délégué syndical CGT, qui dénonce l’irresponsabilité de la direction. Le mercredi matin, une quinzaine de salariés refusent de reprendre le travail. « Ils ont utilisé leur droit de retrait, mais la direction est venue avec le médecin du travail et les a incités à retourner au travail, dans des usines où on s’entasse. » Vendredi, d’après Virginie Alibo-Collignon, déléguée syndicale FO et assistante RH de l’usine de Trémery, il y avait « cinq cas suspects et treize personnes écartées. On applique le principe de précaution, on n’attend pas les symptômes, dès qu’il y a contact prolongé, on renvoie. » Mercredi 11, un ouvrier de l’usine de Mulhouse – 6 000 salariés – est hospitalisé en service de réanimation. Lundi 16 mars, elle est la première usine du groupe à fermer ses portes pour cause de pandémie, avant la fermeture progressive de l’ensemble de l’activité en France.

Si parmi les mesures prises chez PSA le retrait en cas de simples symptômes est appliqué, ce n’est pas le cas ailleurs. Le manque de tests officiels a rendu les décisions aléatoires. Mercredi 11 mars, Gauthier, conducteur de train à la SNCF de Persan-Beaumont – au cœur d’un autre foyer pandémique – constatait déjà les symptômes chez sa femme. « On a appelé l’ARS (1) puis le 15, qui nous a dit “on n’a plus de tests”, témoigne-t-il. Elle aussi travaille à la SNCF. Sa hiérarchie a refusé qu’elle reste à la maison. Elle est allée travailler fiévreuse, puis a fini par aller chez un médecin de ville qui lui a fait un arrêt maladie. » Gauthier a eu les premiers symptômes quelques jours plus tard. Malgré cela, il est tenu de travailler « sans gants, sans masque » : « Certains salariés en contact avec le public ont un petit kit lingettes, mais moi j’ai dû contaminer plein de collègues… » Il finit, lui aussi, par se faire arrêter par son médecin. « Je vais perdre mes jours de carence et ne toucher que 80 % de mon salaire de base, alors que quand c’est un arrêt ARS, on n’a pas de carence. » Mais tant pis. Jeudi 12, « plusieurs collègues qui ont des symptômes, dont les conjoint·es sont déjà malades, ne sont pas renvoyé·es chez eux faute de test. L’entreprise se couvre en disant “le ministère de la Santé ne nous dit pas de faire plus…” », témoigne-t-il avant de partir en confinement.Le virus se propage.

Dans les écoles, le manque de réactivité a aussi conduit à des situations ubuesques. Avant l’annonce de la fermeture de tous les établissements à partir de lundi 16, dans un collège-lycée parisien, mercredi 11, il y avait déjà « trois cas avérés mais l’établissement est resté ouvert ! »,s’alarmait un enseignant. Quelques heures plus tard, bien que le bilan soit monté à sept cas, les professeurs et élèves étaient toujours tenus de se rendre en classe le vendredi… À La Poste, le bras de fer entre salariés et direction atteint un paroxysme affolant. Lundi 16 mars, malgré les annonces du gouvernement, un communiqué de presse du groupe affirme le maintien de « 1 000 bureaux de poste ouverts » et « 80 % des postières et postiers » en tournée.Mais, sur le terrain, les salarié·es manquent de tout et refusent d’aller travailler. « On n’a que 20 masques pour 250 personnes, on touche des bacs que tout le monde a touchés et qui ne sont pas nettoyés avec des produits désinfectants… Certains ont des conjoints fragiles, ils ne veulent pas contaminer leur famille, témoigne Christophe Musslé, membre du bureau départemental de la CGT FAPT Calvados. À Lisieux, on a refusé de prendre nos postes. Des cadres locaux pleuraient dans les couloirs, sans savoir quoi faire, lâchés par leur direction. En vingt ans de Poste, je n’ai jamais vu ça ! »

Dans cette poste normande, la fronde a démarré quand des collègues sont rentrés d’une zone à risque il y a quelques semaines. « On a prévenu nos supérieurs, qui les ont obligés à venir travailler. Aujourd’hui, ils sont malades… » Puis les salariés estiment manquer d’éléments nécessaires à leur sécurité. Dans un courrier du 25 janvier, la direction affirme la livraison de gel hydro-alcoolique. Elle n’aura lieu que le 28 février, en quantité insuffisante_. « On a demandé à cesser la distribution des colis avec accusé de réception, qui nous oblige à faire signer une tablette aux clients : on n’a pas de lingettes pour les nettoyer ! »,s’agaçait Christophe Musslé dès le jeudi 12 mars. Les syndicats de La Poste demandent aussi la suppression du « critère d’absentéisme » : une prime mise en place au début de l’année, pour inciter les salariés… à ne pas tomber malade. « Si vous avez plus de six jours d’absence par an, vous perdez 9 % de votre prime par jour : certains salariés viennent travailler malades par peur de perdre cet argent !, s’alarme Christophe. _Ça peut monter à 600 euros par an ! »

Plusieurs alertes « danger grave et imminent » ont été lancées par différents bureaux de poste français. C’est à l’inspection du travail de se prononcer, mais le ministère exige désormais d’être informé de ces saisines, des demandes de droit de retrait et des actions des entreprises, afin d’harmoniser les réponses. En attendant, c’est le brouhaha sur le terrain.

Lundi, après la série de mesures drastiques du gouvernement, rien n’avait changé à La Poste et la fronde s’étendait de Bordeaux à Rennes, en passant par Caen, ou même à l’ensemble des Hauts-de-Seine… « Le médecin du travail nous dit qu’il faut appliquer les gestes barrières, mais ça veut dire se laver les mains après avoir touché chaque lettre, chaque colis, chaque bac, c’est impossible,grogne Willy Dhellemmes, secrétaire du CHSCT, élu SUD PTT de la poste de Mériadeck, à Bordeaux. D’autant qu’on ne fait pas de tri des courriers importants : ça revient à mettre nos vies en danger pour aller distribuer de la pub ! Et pas que nos vies : nous sommes au contact des gens tous les jours, nous sommes des vecteurs de la pandémie ! » Contactée lundi 16, l’entreprise rétorque que « du gel supplémentaire sera donné et des lingettes aussi dès la semaine prochaine », précisant que « la Poste a passé d’importantes commandes auprès de ses fournisseurs et devrait les réceptionner dans les jours qui viennent ». En attendant « la semaine prochaine », les salarié·es qui refusent d’aller travailler s’exposent à des sanctions, notamment des retenues sur salaire pour absence injustifiée. Certes, Muriel Pénicaud a annoncé qu’il était proscrit de licencier pendant cette période de crise, Emmanuel Macron a aussi insisté ce lundi sur l’obligation pour les entreprises de prendre des mesures, mais salariés et syndicats sont pour le moment bien seuls face à leurs directions.

Le ministère a par ailleurs décidé de reporter l’application du nouveau calcul des droits au chômage à septembre prochain. Mais à l’heure où nous bouclons ces pages, une autre population de salariés reste dans un brouillard épais : les intérimaires, soit 2,7 millions de personnes. Non seulement leurs contrats non renouvelés ou interrompus par l’entreprise, qui peut invoquer la « souplesse négative », devront pâtir du durcissement de l’accès aux indemnités chômage déjà en œuvre, mais, en plus, poussés par la précarité, ils sont déjà les premiers à accepter de travailler dans des conditions dégradées. « Chez Amazon, par exemple, qui fonctionne avec 50 % d’intérimaires, entassés en logistique : la distance d’un mètre est impossible, tous les salariés travaillent sans gants, sans gel, sans masque… », s’étouffe Lætitia Gomez, secrétaire générale de la CGT-Intérim. Emmanuel Macron a laissé entendre qu’il faudrait repenser notre modèle économique, mais en attendant, une réalité perdure : ce sont toujours les plus précaires qui prennent le plus de risques.

(1) Agence régionale de santé.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.