Dans les Ehpad, « nous avons l’impression que nos anciens vont être sacrifiés »

[En collaboration avec Bastamag] Les maisons de retraite font face au Covid-19 dans un grand dénuement de personnel et de matériel, qui ne date pas d’hier. Privées de visites, les personnes âgées sont les oubliées du confinement et sont extrêmement menacées.

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J e suis soulagée, je suis négative. » Marie-Christine, infirmière et cadre de santé dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) de Normandie, craignait d’être contaminée au Covid-19. La veille, elle se sentait malade. « Je ne voulais pas aller travailler avec le risque de contaminer tout le monde. Comme notre établissement dépend d’un centre hospitalier, j’ai pu me faire tester aux urgences », explique l’infirmière. Sans test, elle serait restée en arrêt maladie peut-être quinze jours, par précaution. Alors que ce n’est vraiment pas le moment. « Je ne veux surtout pas lâcher les soignantes. Je leur dis à elles aussi, si vous êtes malades, vous appelez votre médecin ou vous allez aux urgences, mais ne venez pas. » 

Dans son unité qui accueille 60 résidents, la situation est, pour l’instant, « stable », relate Marie-Christine. Il n’y a pas de cas de Covid-19. Comme dans tous les Ehpad de France, il ne faudrait surtout pas que le virus y entre. Quand il arrive dans les maisons de retraite, il fait des ravages. Dans les Vosges, un Ehpad de 160 résidents avait enregistré, au 23 mars, 20 morts du Covid-19 parmi les personnes âgées. Dans une maison de retraite privée parisienne, la maladie avait fait 16 morts au 24 mars. Dans les Yvelines, un établissement du grand groupe privé lucratif Korian comptait 14 morts. Près de Besançon, ce sont 15 résidents du même Ehpad qui sont décédés, sans être testés mais présentant les symptômes du Covid-19. Là encore, c’est un établissement du groupe Korian. Il y a aussi des morts en Haute-Savoie, dans l’Hérault, dans les Hauts-de-France. 

Peu testées, les personnes âgées qui meurent du Covid-19 à l’hôpital ou en Ehpad ne sont pas toujours comptabilisées comme telles. Parmi les cas recensés chaque jour par la Direction générale de la santé (DGS), le nombre de résidents d’Ehpad reste donc inconnu. Pour pallier ce manque de transparence, Jérôme Salomon, à la tête de la DGS, a annoncé, mardi 24 mars, qu’un « suivi quotidien de la mortalité dans les Ehpad » sera bientôt mis en place, grâce à « une application effective dans les tout prochains jours », a ensuite confirmé la DGS à Public-Sénat. Elle permettra d’additionner le nombre de morts en Ehpad au bilan quotidien. Et il pourrait être extrêmement important. Dans un courrier envoyé vendredi 20 mars au ministre de la Santé, Olivier Véran, les fédérations des maisons de retraite, des services à domicile et des Ehpad disent redouter la mort de 100 000 résidents à cause du coronavirus. Elles demandent la livraison urgente de matériel de protection.

« Ça fait quinze jours qu’on nous dit qu’on nous envoie des masques… »

Et pourtant, dans certaines régions, la consigne donnée au personnel soignant des établissements est toujours de ne pas mettre de masque. Marie-Christine a choisi de passer outre. « L’Agence régionale de santé nous dit pour l’instant de ne porter des masques qu’au contact des résidents qui présentent des symptômes. Mais les soignantes de mon unité sont mortes de trouille, alors je leur ai dit, portez un masque. » En Centre-Val-de-Loire, les instructions ont changé dans la semaine, nous dit Anne, aide-soignante dans un Ehpad intercommunal. « Il y a à peine huit jours, c’était interdit de mettre un masque. On nous disait que les mesures barrières suffisaient. Si un résident revenait de l’hôpital, il était placé en quatorzaine et on avait juste ce qu’il fallait en protections pour rentrer dans sa chambre. Notre région était alors considérée comme moins touchée. Mais depuis les élections et le confinement, les cas se multiplient. Maintenant, on a le droit de porter des masques. » Encore faut-il en avoir.

Comme partout, Anne et ses collègues manquent d’équipement. « Nous avons un stock de gants pour une semaine, mais nous n’avons plus rien qui rentre, nous ne sommes pas livrés du tout. Ni en gants, ni en gel hydroalcoolique… Ça fait quinze jours qu’on nous dit qu’on nous envoie des masques, et on n’en voit pas la queue… » À Korian, qui possède des centaines de maisons de retraite, « les établissements sont enfin équipés en masques, surblouses, gel depuis le début de la semaine », indique le délégué CGT du groupe, Albert Papadacci, entre deux courriers envoyés à la direction et aux actionnaires de l’entreprise. L’homme se dit très inquiet pour la suite.

Pendant des semaines, les salariés ont travaillé sans protection. Cela fait plusieurs jours que je reçois des dizaines et des dizaines de messages sur des salariés qui tombent malades, des suspicions de Covid-19. Mais ils n’ont pas accès aux tests, et ils ont très peur. J’ai écrit à la direction qu’il y a le feu, il faut faire quelque chose de manière urgente.

Les consignes varient d’un Ehpad à l’autre mais, faute de matériel nécessaire, elles ont souvent pour point commun de ne garantir la sécurité ni des résidents ni du personnel. Pascale, aide-soignante de nuit dans un Ehpad des Alpes-Maritimes, raconte que son seul masque chirurgical doit être gardé pendant trois jours. « À la fin de chaque service, on nous demande de le ramener chez nous, de passer le sèche-cheveux dessus et de l’aérer à l’extérieur. Et puis on doit le réutiliser le lendemain. Sur le plan sanitaire, c’est aberrant », explique la quinquagénaire. Virginie, elle aussi aide-soignante mais dans un établissement de l’Allier, déplore que l’unique recommandation reçue de sa direction, après qu’une résidente a été suspectée d’avoir le Covid-19, était de porter de « simples gants en latex pour rentrer dans sa chambre ».

Des infections venues de l’extérieur seraient dramatiques

Les personnels des Ehpad voient bien qu’ils ne sont pas prioritaires. « Nous savons qu’il n’y a pas assez de masques pour tout le monde, alors nous nous demandons, est-ce qu’on ne nous en donne pas dans les Ehpad par manque de stock, certainement aussi », analyse Sophie Dufaud, aide médico-psychologique, qui fait le même travail qu’une aide-soignante dans un Ehpad hospitalier du Morbihan. « Nous savons qu’ils en ont besoin à l’hôpital. Mais ici aussi, les agents ont peur. » D’autant que dans le département un Ehpad a déjà été touché par le Covid-19. Un soignant a été testé positif, des résidents également, certains ont été hospitalisés. « Si ce virus rentre dans nos Ehpad, les risques sont grands, ce sont des personnes très âgées. Et nous manquons toujours de personnels. Nous n’avons pas eu de renforts. Les soignantes sont dans un épuisement constant », ajoute Sophie Dufaud. Ces problèmes d’effectifs se retrouvent, par exemple, dans l’Ehpad de Virginie :

Une collègue infirmière a demandé à être arrêtée parce que sa fille avait le Covid-19. Son poste ne pouvant être remplacé, sa direction a refusé. Elle pourrait facilement propager le virus.

Des infections venues de l’extérieur seraient dramatiques. Pascale doit gérer, avec une personne chargée du nettoyage, 99 résidents lors de son service de nuit : « Si l’une d’entre nous est atteinte du coronavirus, c’est certain, personne ne viendra au travail le lendemain. L’angoisse est déjà immense. »

En 2017 et 2018, les personnels des Ehpad s’étaient mobilisés dans le pays entier pour demander plus de moyens pour leurs établissements, c’est-à-dire plus de personnels. Une grève nationale avait réuni tous les syndicats en janvier 2018. Même les directeurs d’Ehpad avaient soutenu le mouvement. Mais là aussi, comme face aux mobilisations de l’hôpital et de soignants de psychiatrie, l’État avait fait la sourde oreille. Et rien n’a changé. « Beaucoup de soignants sont en arrêt de travail à la suite de symptômes qui ne sont pas encore diagnostiqués, ou qui ne le seront de toute façon pas, par manque de tests », rapporte Malika Belarbi, aide-soignante en Ehpad dans les Hauts-de-Seine et responsable au sein de la fédération de la santé de la CGT. « En Île-de-France, trois médecins d’Ehpad ont été confirmés positifs au Covid-19. Il y a aussi des cas parmi les agents des services hospitaliers [chargés de l’hygiène et de l’entretien, mais qui font en Ehpad le même travail que les aides-soignantes] et des infirmiers. Les salariés sont très inquiets. Les soignantes sont aussi en colère, car elles disent que, si on avait mis en place en amont les mesures tant revendiquées sur les effectifs, peut-être serions-nous moins en souffrance dans cette situation d’épidémie. Il faut absolument que le gouvernement mette en place les moyens assez rapidement pour limiter les dégâts. »

Dans l’établissement breton de Sophie Dufaud, par exemple, elles étaient encore il y a quelques mois six soignantes le matin pour 39 résidents, pour leur servir leur petit-déjeuner, faire les toilettes, apporter les soins. Elles ne sont plus que cinq. « On nous a enlevé un poste de soignant pour le remplacer par une hôtelière, qui fait certes la vaisselle », mais pas de soins. Comme elle, Anne, qui travaille dans une maison de retraite à Tours, s’est mobilisée ces dernières années pour demander des postes et les moyens de prendre en charge les résidents correctement. En vain. Elle raconte, dépitée :

Ce qu’on comprend aujourd’hui, c’est qu’on essaie de sauver un maximum de gens à l’hôpital. Et nous avons l’impression que nos anciens vont être sacrifiés. Nos résidents ont une moyenne d’âge de 92 ans. Ils ne seront pas réanimés ; à l’hôpital, ils ne les prendront pas. Déjà avant, l’hôpital nous demandait l’âge de nos résidents pour les prendre ou pas.

La situation n’est pas plus facile pour les familles. Dans certains établissements, cela fait déjà trois semaines que les visites sont interdites. « Cela a été très dur au début, les familles ne comprenaient pas, on avait alors très peu de cas dans la région », se souvient Marie-Christine. « Depuis, je n’ai fait rentrer qu’une famille, pour une fin de vie. C’est inquiétant, ce lien familial coupé, c’est un tel déchirement ! Certaines d’entre elles m’appellent désespérées. » Alors, des séances de téléphone et d’appels vidéo sont organisées par les animatrices et les soignantes des Ehpad. C’est le cas à Freyming-Merlebach, en Moselle. « Avec les deux tablettes que l’on a achetées au début de la crise, on arrive à organiser une dizaine de Skype par jour avec les familles de résidents », raconte Alexandre Nicolas, directeur de l’Ehpad. Cela aide à maintenir le lien, mais ajoute aussi des tâches au personnel, là où les mesures de précaution donnent déjà plus de travail, comme les repas en chambre pour les résidents confinés ou quand les salles à manger sont trop petites pour respecter les distances.

« Des mots gentils pour illuminer les journées des résidents »

Pour apporter un peu de vie extérieure aux Ehpad devenus forteresses, la directrice de l’Ehpad Château du Plessis-Picard, en Seine-et-Marne, a quant à elle lancé un appel à écrire « des cartes, des dessins, des mots gentils pour illuminer les journées des résidents ». Il y a aussi de nouveaux résidents qui arrivent. Dans l’établissement normand, même en pleine épidémie, Marie-Christine a reçu une « une femme qui va avoir 100 ans en avril » : « Elle m’a demandé le journal, la télévision. Elle est tout à fait au courant du virus. »


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