Et si les fleuves pouvaient voter ?

Des associations écologistes et des structures institutionnelles travaillent ensemble sur un projet visant à faire de la Loire un sujet de droit. Car les intérêts de la nature sont aussi les nôtres.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Le titre de notre chronique est provocateur. En l’intitulant ainsi, nous faisons référence à un article qui a, lui aussi, choqué en son temps : en 1972, le très traditionnel juriste Christopher Stone donnait à un article visant à protéger les forêts de séquoias californiennes de l’appétit du géant du loisir Walt Disney un titre tout aussi provocateur : « Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? » Nous posons la question autrement : et si, pour la première fois en Europe, un fleuve avait la possibilité de s’exprimer et de défendre ses intérêts à travers un système inédit de représentation ?

En des temps où la confiance en la démocratie s’affaiblit considérablement, où les humain·es doutent de leur juste représentation, où les gilets jaunes réclament la mise en place d’un référendum d’initiative citoyenne, proposer de donner une voix aux éléments naturels et aux écosystèmes peut surprendre. Pourtant, c’est bien la question posée autour d’un processus constituant très sérieux pour la création d’un parlement de Loire, dont les prochaines auditions sont prévues le 21 mars à Orléans.

Ce projet est porté par le Polau-pôle arts et urbanisme et plusieurs partenaires institutionnels : Mission Val-de-Loire, Ciclic Centre-Val de Loire, COAL art et écologie et la Région Centre-Val de Loire dans le cadre de la programmation Nouvelles Renaissance(s). Il vise à donner une voix à l’écosystème fluvial de la Loire mais, au-delà, à définir les formes et fonctionnements d’un parlement pour cette nouvelle entité non humaine. Le processus constituant tente d’imaginer comment la faune, la flore, les bancs de sable, les masses d’eau et l’ensemble des composantes de la Loire, matérielles et immatérielles, pourraient être représentés. Pour cela, des professionnel·les (philosophes, anthropologues, écologues, biologistes, juristes) et des usager·ères de la Loire sont auditionné·es depuis octobre dernier. À terme, il est question de démontrer que, pour la première fois en Europe, une entité non humaine pourrait devenir sujet de droit. Une telle décision rejoindrait celles déjà prises sur tous les autres continents où des écosystèmes et des espèces animales ou végétales se sont vu doter de la « personnalité juridique » : en Amérique du Sud et du Nord, dans le Pacifique, en Asie du Sud ou en Afrique. Cette révolution juridique est à l’œuvre car elle permet de répondre au défi écologique et climatique, de protéger la nature et les plus vulnérables d’entre nous de la prédation industrielle des plus riches et de ses effets dévastateurs.

Reconnaître les droits de la nature, lui rendre sa voix, défendre son droit à exister dans les décisions prises pour régir le monde est en effet d’une urgence absolue. Nous avons dépassé à l’échelle mondiale 4 des 9 limites planétaires (6 sur 9 en France) au-delà desquelles nous basculons dans un état inhospitalier. Toutes les études le prouvent : la destruction de la vie sur notre planète est bel et bien l’effet de l’action humaine… mais cette destruction met aussi en danger la survie de l’humanité elle-même. La Terre nous est vitale et son destin préfigure le nôtre. C’est pourquoi il nous faut suivre et encourager les initiatives comme celle du parlement de Loire.

Tous les grands systèmes et cycles écologiques de notre planète doivent pouvoir revendiquer d’exister pour leur valeur intrinsèque car, sans eux, nulle vie ne saurait perdurer. Il nous faut donner des droits au cycle de l’eau mais aussi aux autres cycles biogéochimiques, aux grandes forêts primaires, aux pôles, aux océans, aux chaînes de montagnes, aux espèces sauvages et même à l’atmosphère. Il nous faut réapprendre à voir la Terre comme une entité vivante. En écoutant sa voix, en prenant en compte ses intérêts, nous pouvons imaginer et mettre en œuvre des règles du vivre-ensemble qui respectent les écosystèmes et l’humain. En écoutant sa voix, nous pouvons éviter d’inventer ou de tolérer des technologies qui polluent la Terre et détruisent des personnes. Les accidents industriels, les contaminations radioactives, les incendies, les canicules, les inondations, etc., qui se multiplient partout sur la planète, faisant de nombreuses victimes, illustrent un état de fait. Nous faisons partie de la nature, et prendre des décisions sans elle, c’est malheureusement prendre des décisions toxiques pour nous-mêmes et mettre en danger la capacité de l’humanité à vivre sur cette planète à moyen terme.

Valérie Cabanes, juriste, porte-parole de End Ecocide on Earth.

Marie Toussaint, juriste, cofondatrice de Notre affaire à tous et eurodéputée EELV.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents