« Il faut les défendre, c’est dans notre ADN »

Aujourd’hui dans #lesdéconfiné·es, Me Victoire Sirol, 27 ans, avocate au barreau de Bordeaux, qui défend les étrangers menacés d’expulsion alors que les frontières sont fermées, et les centres de rétention démunis face au Covid.

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En grève ou en confinement, c’est toujours le même dilemme pour les avocats. Plus les jours passent, plus je me demande si ce n’est pas une connerie de s’exposer au virus. Ou nous nous protégeons, ou nous défendons les plus faibles. La réponse reste la même, il faut y aller, c’est dans notre ADN. C’est étrange, ce palais de justice complètement vide en pleine semaine. Je ne croise personne, et quand j’en croise une, elle porte parfois un masque. Pourtant, les affaires continuent. Les centres de rétention administrative n’ont pas fermé leurs portes, donc les audiences pour tenter de remettre les étrangers en liberté continuent. Je viens à une audience pour repartir aussitôt.

Dans la petite salle du palais, il y a le magistrat, son greffier, l'interprète et moi. Mes clients ne peuvent plus venir. Ils apparaissent seulement sur l’écran de visioconférence. D’habitude, je les vois, je leur parle. Rien que 15 minutes avant l’audience, leur expliquer la situation en tête à tête, leur demander s’ils ont des problèmes de santé, s’ils ont des choses à dire, les conseiller. Sur l’écran, derrière eux, nous voyons l’intérieur du centre de rétention. Les gardiens n’ont ni gants, ni masques. Le représentant de la préfecture ne vient jamais. Ça m’agace, je ne dois pas être la seule, nous sommes là à cause d’une autorité qui ne prend même pas la peine de se déplacer. Tous, nous nous regardons, personne ne fait de remarques mais nous le pensons fort : « Mais qu’est-ce qu’on fout encore là ? »

J’ai défendu douze dossiers en un jour, puis trois dossiers. Pour ces trois derniers, j’ai été contrainte de revenir, la préfecture avait fait appel. Ils sont Marocains, Algériens, Tunisiens pour la plupart – Pakistanais et Géorgiens parfois. En général, ils arrivent là après un contrôle d’identité, ils n’ont pas leurs papiers, ils ont une obligation de quitter le territoire français et voilà. Mais là, les policiers vont les chercher à la sortie de prison. À la sortie de prison, puis direction la rétention. Ils les « cueillent ». Les frontières ont été fermées, pourquoi les expulser ? Ou les maintenir en rétention ? Nous ne pouvons plus les renvoyer dans leurs pays ! Un juge des libertés et de la détention de Bordeaux n’a pas voulu libérer l’un d’eux, car « il sera mieux protégé là-bas plutôt que dehors ». Comment peut-il penser ça ? L'argument est inaudible. Le ménage dans les CRA n’est plus fait depuis le 16 mars.

Moi, je vois ce confinement comme un prolongement de notre grève. Nous devons redoubler de créativité, appréhender notre métier différemment. La solidarité s'est renforcée dans la lutte contre la réforme des retraites. J'en vois les résultats : nous communiquons plus, nous échangeons des conseils, nous nous tenons informés des dernières évolutions législatives. Pour les étrangers, nous peaufinons ensemble nos plaidoiries, les arguments à mettre en avant. Et ceux bloqués chez eux avec leurs enfants, même s’ils ne plaident plus, ils nous envoient des messages de soutien.

**Pourquoi les centres de rétention restent-ils ouverts ?** Saisi par cinq organisations, dont le Syndicat des avocats de France et La Cimade, qui défendaient que les conditions de vie dans les centres de rétention administrative (CRA) étaient incompatibles avec les mesures sanitaires et de confinement, le Conseil d’État a refusé, le 27 mars, d’ordonner leur fermeture, au motif qu’ils ne seraient pas « un facteur d’évolution de l’épidémie ». Pourtant, cette mesure avait été appuyée par Adeline Hazan, contrôleure générale des lieux de privation de liberté, et Jacques Toubon, Défenseur des droits, qui ont souligné que la rétention était caduque dès lors que son objectif, l’éloignement des étrangers, était impossible du fait de la fermeture des frontières et de l’absence de liaisons aériennes. Mais la réponse du Conseil d’État est cynique jusqu’au bout : les CRA ne doivent pas fermer puisque « en dépit des restrictions, la France a pu procéder, dans la période récente, à des éloignements du territoire ». Dans son ordonnance, le Conseil d’État a précisé que le nombre de retenu·es était tombé « à seulement 152 personnes » le 26 mars. 152 femmes et hommes qui méritent pourtant mieux.

Lire aussi : La France continue de retenir et d’expulser, le Conseil d’État saisi


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