Le système et ses zélateurs

Dire la vérité, ce serait dérouler tout l’écheveau d’un système qui substitue l’économie au bien public. Ce serait une remise en cause vertigineuse d’une société qui va pourtant devoir se repenser sur d’autres bases.

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Les circonstances nous incitent évidemment à l’humilité. Nous avons trop entendu depuis deux semaines d’éminents savants, épidémiologistes, infectiologues, pneumologues dire et se contredire, en toute indépendance et bonne foi, pour nous permettre de dresser ici la potence des oracles. Nous pensons à tous ces chercheurs dans l’ombre, mal payés et trop peu considérés, en quête d’un vaccin dans leurs labos. Devant une pandémie qui continue de courir à grande vitesse, nos scientifiques n’approchent la vérité qu’à petits pas. On ne leur rendra jamais assez hommage, à eux et à tous ces personnels de santé qui livrent, pour nous, un combat héroïque dans des conditions difficiles. Hélas, la difficulté ne tient pas à la seule dangerosité du virus. Elle résulte aussi d’une cruelle pénurie de moyens. Manque aujourd’hui tout ce que nos héros réclamaient quand ils n’étaient, aux portes des ministères, que des râleurs irascibles : des masques, des tests, des respirateurs, des lits, des bras, des crédits. D’excellentes enquêtes ont déjà pointé les responsabilités. Nous savons par exemple que les mauvaises décisions concernant les masques remontent à 2013. 

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Les erreurs d’hier sont les fautes d’aujourd’hui. Mais les restrictions budgétaires engagent bel et bien l’actuel gouvernement. Il est donc trop évident que c’est tout un système qui est coupable. L’affaire des masques est particulièrement édifiante. Non pas seulement en raison de la pénurie, mais parce qu’elle met en évidence des procédures à l’œuvre dans tous les services publics. On ne privatise pas franchement, mais on introduit partout les règles managériales du privé.

Chaque directeur d’hôpital est responsable de ses masques et de ses tests. Tandis que, dans le même temps, des crédits lui sont coupés. Le tout, associé à la décision des fabricants de délocaliser leur production au moins coûtant, c’est-à-dire bien souvent en Chine. Façon de profiter des avantages d’un pouvoir autoritaire en se parant des vertus de la démocratie. Voilà ce que nous appelons le néolibéralisme. Je sais, le mot fait un peu trop idéologique, mais comment ne pas voir que la concomitance de ces décisions fait système ? Un système certes, mais qui n’absout pas les individus. Car ce néolibéralisme, on peut l’incarner avec plus ou moins de zèle. En 2010, la ministre de l’époque, Roselyne Bachelot, a été raillée, stigmatisée, soupçonnée, parce qu’elle s’était montrée trop dépensière en masques et en vaccins. Mauvaise ministre ! D’autres, après elle, se sont chargés de redresser la barre… Mais, puisqu’il est question de zèle, je n’en finis pas de m’étonner ces jours-ci devant le comportement de celles et ceux qui prononcent des discours auxquels ils ne peuvent pas croire. Des médecins devenus ministres, un grand infectiologue devenu directeur de la Santé publique – personnalités sans doute remarquables –, qui remisent au fond d’eux-mêmes des convictions et un savoir pour justifier l’injustifiable. Car si le gouvernement actuel n’est pas responsable de la pénurie de masques, il est bel et bien responsable de nous avoir dissimulé cette réalité.

Des voix autorisées sont ainsi venues, soir après soir, nous expliquer, au nom de la transparence, pourquoi le masque n’était pas indispensable, et le test à grande échelle inutile. Nous découvrons à présent que c’est tout le contraire. Il aurait fallu, comme en Corée, tester massivement. Et il faudrait de toute urgence, quand ce n’est pas déjà trop tard, équiper le personnel médical de masques. On connaissait la raison d’État. Voici la raison de gouvernement, plus petite et sans noblesse. Et pourquoi ? Précisément parce que dire la vérité, ce serait dérouler tout l’écheveau d’un système qui substitue l’économie au bien public. Ce serait une remise en cause vertigineuse d’une société qui va pourtant devoir se repenser sur d’autres bases. Bourdieu jugeait que la construction de l’homme économique est la question fondamentale de la société contemporaine. Il n’a jamais eu autant raison qu’en ces journées dramatiques.

Le retard pris ensuite dans les prises de décision de confinement, les injonctions contradictoires ne sont que les sous-produits de la même logique. Il faut faire fonctionner l’économie. Particulièrement dans des secteurs ouvriers qui ont une faible capacité de résistance. Vous savez, ces travailleurs dont les métiers ne sont pas pénibles… Pendant qu’Emmanuel Macron nous fait partager ses tourments existentiels, que l’on veut croire sincères, Muriel Pénicaud donne des leçons de « civisme » aux ouvriers du bâtiment pour qu’ils reprennent le travail au mépris de leur santé. Comme si un chantier de BTP relevait de la même immédiate nécessité qu’une épicerie ou une pharmacie. Et, pour faire bonne mesure, on permet aux patrons de retenir à leurs salariés des jours de congé. Confinement égale vacances. Cela dit, MM. Macron et Philippe pourront toujours se rappeler la fameuse maxime : « Je me regarde, je me désole ; je me compare, je me console. » Le néolibéralisme fou de MM. Trump et Johnson annonce des désastres plus grands encore. Sans parler des pouvoirs autoritaires, iranien, russe ou chinois, qui mentent grossièrement. La pandémie n’a pas fini de nous interroger sur l’ordre du monde.


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