Amazon contraint de restreindre son activité aux marchandises « essentielles »

Après une plainte du syndicat Sud-Solidaires soutenue par l’association les amis de la terre, le tribunal judiciaire de Nanterre a ordonné la limitation des activités d’Amazon, dans l’attente de mesures de sécurité adéquates.

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Les décisions comme celles-ci s’enchaînent depuis quelques jours. Après une association d’aide à domicile lilloise et La Poste, c’est cette fois Amazon qui s’est fait rappeler à l’ordre par la justice pour le manque de sécurité sur ses sites durant cette crise sanitaire. Alors qu'il se disait soutenu par les autorités, le géant du e-commerce doit se restreindre « aux seules activités de réception des marchandises, de préparation et d'expédition des commandes de produits alimentaires, d'hygiène et médicaux, sous astreinte d'un million d'euros par jour de retard et par infraction constatée ». Ceci, dans l’attente d’une révision de son plan de prévention des risques devant être établi avec les représentants du personnel. La décision est à appliquer 24h après réception de la notification par huissier et valable un mois. Elle concerne l’ensemble des six sites d’Amazon logistique France qui emploie quelque 10 000 salariés.

Dans un communiqué, le groupe a annoncé penser faire appel_ ». Mais celui-ci n'est pas suspensif : Amazon devra tout de même se plier à cette restriction le temps que son recours soit traité.

« Une grande satisfaction après trois semaines de lutte », s’est réjouit pour sa part Tatiana Campagne, déléguée syndical Sud-Solidaires du site de Douai, dans le Nord. Dans une assignation en référé transmise au tribunal de Nanterre le 8 avril, son syndicat demandait que « soit prononcée l’interdiction pour Amazon de continuer à employer du personnel sur ses six sites français et, à tout le moins, de réduire, comme la société s’y est engagée, son activité aux 10 % de marchandises "essentielles" ». C’est donc cette seconde demande, dite subsidiaire, qui a été retenue.

Des mesures décousues et tardives

À l'audience, le syndicat avait insisté sur « les annonces d’affichage » de l’entreprise : la distribution de masques ou la prise de température par exemple. S'il reconnait des avancées, il dénonce leur caractère décousu, tardif et insuffisant. La prise de température est par exemple qualifiée de « fausse bonne idée » par Laurent Degousée. Le co-délégué Sud-commerce en charge d’Amazon s’explique :

Cela revient à créer un point de fixation supplémentaire alors que les salariés se sont déjà frottés les uns contre les autres dans les bus et ont passé leur main sur les tourniquets à l’entrée des sites. Surtout que l’efficacité de cette mesure est à nuancer, on sait que certains malades sont asymptotiques et donc n’ont pas de fièvre.

Le syndicaliste complète suite à la décision du jour : « Amazon va devoir faire la lumière sur les processus mis en place pour voir s’ils ont une utilité ou non. »

Egalement en cause, la charge psycho-sociale que représentait la poursuite de l’activité dans ces conditions. L’avocate de Sud-Solidaires, maître Judith Krivine, résume : « Les salariés sont citoyens. Ils sont confrontés tous les jours à des injonctions contradictoires puisqu’ils entendaient du matin au soir restez chez vous, et d’un autre côté on leur demandait d’aller travailler avec des mesures qui ne leur permettaient pas d’être en sécurité. Ni pour eux, ni pour leur famille, ni pour les clients en bout de la chaine. » Les responsables syndicaux témoignent d'ailleurs recevoir beaucoup d’appels de travailleurs apeurés demandant s’ils peuvent reprendre le travail ou non.

Un « flicage » entre salariés

Autre charge mentale, la modification de l’organisation du travail, sans évaluation des conséquences pour les salariés. Dernièrement, le groupe a notamment recruté des « safety angel », des responsables de la sécurité dans la belle novlangue amazonienne. Ces employés, souvent intérimaires, doivent « fliquer leur collègue pour une prime de 150 euros », explique Laurent Degousée. Le non-respect des distanciations de sécurité peut donner lieu à des sanctions. Une pression supplémentaire mais également une manière de faire reposer la responsabilité sur les travailleurs. « Si tu es contaminé, c’est de ta faute », résume un syndicaliste. D’autant plus que la distance de deux mètres entre les travailleurs, préconisée par l’entreprise, est impossible du fait de la promiscuité des entrepôts.

Cette décision judiciaire fait suite à un dialogue social inexistant depuis le début de l'épidémie, et des prises de décisions qualifiées « d'unilatérales » . Pourtant, à partir du 17 mars, date des premiers signalements des syndicats, les alertes se sont succédé pour Amazon. L'épidémie s'est progressivement propagée dans les dépôts avec d'abord des symptômes, puis des quarantaines, des cas avérés et même un état grave, placé en réanimation. Ensuite, il y a eu des grèves et des taux d'absentéisme avoisinant les 50% chez les employés en CDI, dont plusieurs centaines ont fait valoir leur droit de retrait.

Faire reconnaître les droits de retrait

Puis il y a eu le volet judiciaire. Sud-Solidaires a transmis onze dossiers de salariés au tribunal des prud’hommes de Nanterre afin que leur droit de retrait soit reconnu. Fin mars, une procédure collective en référé a également été déposée devant les prud’hommes de Douai par la CGT et la CFDT, pour le même motif (1). La direction d'Amazon a effectivement indiqué qu’elle ne souhaitait pas verser les salaires des travailleurs ayant exercé ce droit - cela représente quelque 300 personnes sur le site nordiste de Lauwin-Planque, près de Douai, selon l’inspection du travail - au titre qu’elle ne les mettait pas en danger. Pourtant, les alertes pour danger grave et imminent (DGI) s’enchaînent dans les instances représentatives du personnel.

Plainte pour mise en danger d'autrui

Le 31 mars dernier, l’union locale de la CGT à Douai a même porté plainte contre X au pénal pour « mise en danger d’autrui ». Une enquête qui « prendra du temps », reconnaît Yves Quignon, secrétaire général de l'Union locale CGT du Douaisis, même si elle a permis de mettre la pression sur l’entreprise.

Cette nouvelle plainte de Sud-Solidaires visait cette fois d'avoir une réaction rapide du groupe américain et surtout à « compléter les remarques faites par l’inspection du travail ». Suite à plusieurs visites de terrain, des mises en demeure pour cinq sites ont été formulées début avril. Pour Laurent Degousée, « elles justifient la légitimité des droits de retrait ». Vendredi dernier, le ministère du travail indiquait à l'AFP que trois d’entre elles avaient été levées, comme à Lauwin-Planque, où l’inspecteur pointe toutefois des manquements et incite à la prise en compte des remontés de terrain faites par les représentants du personnel.

(1) Une audience est prévue le 21 avril prochain.


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