C’est important, ces moments de détente

Le pire, c’est le joggeur qui t’arrive dessus précédé de ses miasmes.

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Une fois par jour, je fais ce que nous faisons à peu près tou·tes pour nous dégourdir les jambes et nous désencombrer un peu l’esprit entre deux consultations frénétiques des nouvelles ultraflippantes qui nous arrivent en flux tendu d’un monde dont plus de la moitié des habitant·es sont (j’arrive à peine à croire que je suis en train d’écrire ça) désormais confiné·es : je remplis (1) l’attestation de déplacement dérogatoire où je-soussigné-certifie-que-je-sors-pour-effectuer-un-déplacement-bref-dans-la-limite-d’une-heure-quotidienne-et-dans-un-rayon-maximal-d’un-kilomètre-autour-du-domicile-lié-à-l’activité-physique-individuelle-des-personnes, je la date, je l’horaire (2), je la signe, et c’est parti pour une plage de détente.

À l’instant où je mets un pied dehors, je passe en mode search & avoid : détecte et évite.

Si je repère au bout de la rue – à trois cents mètres – quelqu’un·e qui marche dans ma direction ? Je planifie la trajectoire qui nous permettra de nous croiser sans passer à moins de dix mètres l’un·e de l’autre – et je préfère te dire qu’en trois semaines j’ai acquis une certaine maîtrise des diagonales.

Mais bien sûr il y a toujours un petit malin pour te bousiller tes calculs – en piquant droit sur toi pile quand tu t’apprêtes à changer de trottoir pour les éviter, lui et ses milliards de microbes. Sans parler de celui qui, au moment où tu te prépares à traverser une avenue où plus une voiture ne passe depuis le début du confinement, déboule de nulle part sur sa trottinette à vapeur en hurlant : « HÉÉÉÉÉ ! MAIS HÉÉÉ ! HÉÉÉ ! HÉÉÉÉÉÉÉÉ ! TU VOIS PAS QUE T’ES SUR LA RUE ? » (Alors, d’une, je suis pas sur la rue ; de deux, je viens à peine de descendre du trottoir ; et de trois, t’as de toute façon vingt-cinq mètres pour passer, alors POURQUOI TU TE CALMES PAS, ET POURQUOI TU ME TUTOIES, BORDEL, EST-CE QUE JE M’ÉNERVE, MOI ?)

Mais le pire, cependant, est le moment – récurrent – où, dans l’instant précis où tu débouches enfin sur un espace relativement dégagé (avec de l’herbe et quelques arbres) et où tu commences donc à te dire que tu vas pouvoir te relâcher un peu, tu entends soudain, juste derrière toi, le bruit que tu as appris, au fil de ces sorties quotidiennes, à reconnaître pour l’un des plus terrifiants qui se puissent concevoir ces temps-ci : celui du joggeur – ou de la joggeuse – qui se fout de la distanciation sociale comme de sa première paire de Nike Cortez, et qui par conséquent t’arrive dessus précédé de ses miasmes en te laissant le choix entre la (possible) contagion et la fuite, et qui, bien avant que tu n’aies très raisonnablement opté pour la seconde solution, te passe à six centimètres des narines en soufflant comme une 220 Nord (3) et en projetant partout des petites gouttelettes de transpiration…

C’est important, ces moments de délassement au grand air : ça déstresse complètement, et le fait est que, ces temps-ci, on en a bien besoin.

(1) Comme on n’a pas confiné d’imprimante, il faut à chaque fois recopier le truc à la main, et c’est un peu ch… lassant.

(2) Du verbe horairer, qui n’est pas encore dans le dictionnaire, mais ça ne saurait tarder.

(3) T’as Google ?


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