Choc de civilisations

Le « sacrifice » compassionnel des gros actionnaires ne pourra plus suffire à effacer le sentiment d’injustice. Bref, le champ est ouvert pour une lutte sociale et politique de la gauche. À condition que celle-ci veuille bien s’unir pour être au rendez-vous.

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Il peut sembler hasardeux de parler d’avenir quand le présent est aussi mal assuré. Nous en sommes aujourd’hui à chercher le moindre masque pour nous risquer dans les transports publics, et à brûler des cierges de mécréants pour que la rentrée scolaire se fasse sans trop de douleurs. Mais, en dépit de nos inquiétudes du moment, il n’est pas trop tôt pour penser un avenir à la fois proche et lointain. L’opposition entre santé et économie, confinement et reprise, est moins manichéenne qu’il y paraît. Quel désastre sanitaire annoncent en effet les terribles chiffres du chômage publiés lundi ? Quel sort notre société va-t-elle réserver aux 246 000 chômeurs supplémentaires recensés au mois de mars, et aux 460 000 autres annoncés pour la mi-mai ? « Économie » n’est pas un gros mot. Le tout est de savoir de quelle économie nous parlons. Celle qui, au nom du productivisme et d’une croissance aveugle, fera les morts de demain, ou une économie qui peut, dès aujourd’hui, créer des emplois dans le cadre d’une indispensable transition écologique ? C’est maintenant que la question nous est posée. Les hostilités ont d’ailleurs été ouvertes sans ménagement par le président du Medef. À l’entendre, on devine qu’il ne s’agira pas seulement d’un conflit social classique. Si j’osais employer une expression qui appartient à un autre univers politique, je dirais qu’il y a du « choc des civilisations » dans ce qui nous attend. Les enjeux sont gigantesques et globaux. Et les visions du monde diamétralement opposées. Nous allons à la fois devoir faire face à une tempête sociale, et à une offensive anti-environnementale qui peut hypothéquer l’avenir des générations futures.

La crise servant d’alibi, le patron du Medef rêve visiblement de transformer l’urgence sanitaire en urgence économique. Moins de vacances et davantage d’heures de travail. Bref, une aggravation de la politique d’austérité, et l’abandon assumé de la lutte contre le réchauffement climatique. Selon ce schéma, il faudrait en hâte rattraper le temps et la pollution perdus. Parler d’un enjeu civilisationnel n’est donc pas exagéré. Nous retrouvons là l’un des traits caractéristiques d’un capitalisme prédateur : son avidité à profiter immédiatement, et son indifférence aux lendemains. Dit comme ça, le tableau paraît bien sombre. Mais le pire n’est jamais sûr. On peut penser que l’empreinte psychologique de la crise sanitaire va marquer durablement le climat politique. Il sera par exemple difficile au gouvernement (quel qu’il soit) d’oublier du jour au lendemain les promesses de revalorisation des salaires dans les hôpitaux et les services de santé. Il sera difficile, pour les grandes surfaces, d’oublier les caissières. Il ne sera pas aisé de poursuivre comme si de rien n’était les politiques d’austérité dans les services publics, de remettre en œuvre ces restrictions budgétaires qui ont tellement affaibli notre système de santé, et coûté des vies humaines. L’opinion saura se souvenir de l’engagement de ceux que l’on a appelés les invisibles. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’eux seuls. L’idée de remettre un peu à l’endroit la pyramide des salaires sera d’actualité. Au cours du dernier mois, le déséquilibre du rapport capital-travail est sorti des livres d’économie et des rubriques spécialisées pour apparaître au vu et au su de tous. La fameuse formule de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, mystérieusement citée par Macron, « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune », a repris sens. Le « sacrifice » compassionnel des gros actionnaires, renonçant pendant un an à une partie de leurs rentes, ne pourra plus suffire à effacer le sentiment d’injustice. Bref, le champ est ouvert pour une lutte sociale et politique de la gauche. À condition que celle-ci veuille bien s’unir pour être au rendez-vous.

Le gouvernement ne pourra pas non plus oublier ses promesses de relocalisation des médicaments et autres produits sanitaires qu’il devra désormais tenir à disposition en attendant la prochaine crise. Cette relocalisation pose évidemment la question européenne. La souveraineté ne pourra pas être « nationale » en toute chose. Il faudra aussi revenir « quoi qu’il en coûte » sur le concept de Chine « usine du monde ». On ne gagne rien à se placer dans la dépendance d’un pouvoir autoritaire. Plus généralement, c’est ce qu’on appelle la mondialisation de la chaîne de valeur qui doit être remise en cause. Cette façon que les industriels ont d’éparpiller comme un puzzle les pièces de leur production pour aller à la main d’œuvre la moins chère. Mais toutes ces questions ne peuvent être abordées de façon séparée. Le sociologue Edgar Morin a raison de noter que la singularité de cette crise est son caractère global : « Tout ce qui semblait séparé est relié, puisqu’une catastrophe sanitaire catastrophise en chaîne la totalité de tout ce qui est humain » (1). Nous sommes donc bien devant des choix de civilisation. Mais de tels antagonismes ne se résolvent pas dans la concorde et par esprit de compromis. Ils sont le prélude à une ère de combats vitaux. L’ennui dans cette affaire, c’est que l’on connaît très bien les acteurs du camp d’une relance antisociale et anti-environnementale, mais on voit beaucoup moins le camp d’en face.

(1) Entretien au_Monde_ des 19-20 avril.


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