Coronavirus : une crise de la modernité technique

La pandémie dévoile l’illusion d’un contrôle total.

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La crise sanitaire que vit le monde aujourd’hui du fait de la pandémie de coronavirus est l’une des dimensions d’une crise beaucoup plus globale, anthropologique et philosophique, une crise de la modernité technique. Cette crise a aussi des facettes écologiques, sociales, économiques, financières et politiques. Il ne faut pas les envisager séparément, mais d’un même mouvement, comme différentes manifestations d’une seule et même crise profonde, celle de nos rapports à la nature et à la société. Ces derniers sont caractérisés entre autres par une volonté de maîtrise étendue, une hubris proprement prométhéenne. Il s’agit d’exploiter, de produire, de posséder toujours plus.

La dimension écologique, tout d’abord. Les ravages exercés par un productivisme conquérant sur la diversité biologique se sont traduits par la disparition d’écosystèmes entiers, aboutissant à mettre en contact des micro-organismes, des oiseaux, des mammifères et des humains qui, autrefois, ne se côtoyaient pas. Un grand nombre d’espèces sont aujourd’hui en interaction, dans un réseau d’interdépendances ne résultant pas du lent processus de sélection naturelle, n’ayant donc pas coévolué ensemble, ne s’étant pas adaptées les unes aux autres. Vu la continuation de la destruction des écosystèmes, les pandémies sont vouées à se répéter (1).

Du point de vue économique, la longueur et la complexité des chaînes de valeur (il faut par exemple 4 000 pièces fabriquées dans plus de trente pays pour construire une Renault) mettent en lumière là encore l’ampleur des interdépendances. La délocalisation vers la Chine d’un grand nombre d’activités de production, des composants électroniques aux principes actifs des médicaments, rend tous les autres pays extrêmement dépendants de ce qui s’y passe. Le gigantisme de la division internationale du travail, jusqu’à il y a peu symbole de la puissance des économies contemporaines, montre là sa fragilité. Ces réseaux d’interdépendances croissantes engendrent une dissémination des risques au niveau mondial. On l’a vu à l’occasion de la crise des subprimes en 2007-2008, on le voit aujourd’hui non seulement avec la propagation du coronavirus, mais aussi avec ses impacts économiques et financiers.

Enfin, toujours au nom de la recherche de la puissance économique, les gouvernements occidentaux ont glorifié l’individualisme et procédé à la destruction systématique des services publics et des solidarités collectives. Les modes de gestion étatiques étant jugés pas assez efficaces, il fallait laisser entrer la logique du marché dans l’hôpital, les écoles, l’université… D’où des économies drastiques et la situation de pénurie généralisée qu’on connaît aujourd’hui. La pandémie actuelle, grain de sable dans la grande machine économique, dévoile l’illusion d’un contrôle total poursuivi par nos gouvernants et nos sociétés. Elle nous enjoint l’humilité et le sens des limites.

(1) « “Tip of the iceberg” : is our destruction of nature responsible for Covid-19 ? », John Vidal, The Guardian, 18 mars.


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