Inde : Des victimes collatérales par millions

Dans ce pays-continent, les plus pauvres sont les plus touchés par le virus, et migrants et musulmans sont toujours plus stigmatisés.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


À partir de minuit ce soir, le pays entier sera placé sous confinement total […]. Si vous ne pouvez pas tenir ces 21 jours, le pays et vos familles feront un bond de 21 années en arrière. » C’est avec ces mots que le Premier ministre de l’Inde, Narendra Modi, annonçait le 24 mars au soir la réclusion intégrale d’un pays dont la population représente 1,3 milliard de personnes. Le sous-continent n’aura eu que quatre heures pour s’y préparer ; quatre heures avant que les trains ne s’arrêtent, que les frontières entre les 36 États et territoires de l’Union indienne ne se ferment et que l’économie entière ne tourne au ralenti. «Si vous sortez, souvenez-vous que vous invitez le coronavirus dans votre foyer… De nombreuses familles seront détruites »,prévenait le Premier ministre.

La pandémie de Covid-19 a été placée sous la loi de la gestion des catastrophes de 2005 et catégorisée comme un « désastre » sanitaire. Dans ce pays où environ 1 % du PIB est consacré à la santé (autour de 11 % en France en 2019), les protections manquent, les infrastructures de santé sont très inégalement réparties et sont largement insuffisantes : on ne compte qu’un demi-lit d’hôpital pour 1 000 personnes, quand l’OMS en recommande au moins 5 (6 en France).

Pour Amitabh Behar, dirigeant de l’organisation internationale Oxfam en Inde, cette crise sanitaire renforcera inévitablement les inégalités socio-économiques et les discriminations sociales : « Nous avons travaillé sur de nombreux cas de catastrophes : des tsunamis, des tremblements de terre, des inondations… Ce que l’on constate, malheureusement, c’est que, même lors d’un désastre, l’exclusion fondée sur l’identité sociale, le genre, la caste, les religions a toujours lieu. Pire même, elle tend à s’accroître une fois la crise passée. »

« Crise humanitaire »

En Inde, l’application stricte de la distanciation sociale, où l’on compte plus de 400 habitants au kilomètre carré – soit environ quatre fois plus qu’en France – relève bien du privilège. L’un des plus grands bidonvilles d’Asie, situé à Mumbai, a beau avoir été bouclé après la détection d’un troisième cas d’infection, le 4 avril, ses habitants n’ont pas d’autre choix que de sortir de leur pièce unique pour accéder à l’eau et aux toilettes. Bien que le gouvernement indien ait prévu un plan d’aide d’environ 20 milliards d’euros pour les plus précaires, l’annonce du confinement les a plongés dans un chaos total, sans leur laisser le temps de prendre des dispositions.

« Ici, les travailleurs du secteur informel représentent 93 % de la population active, et 139 millions de personnes sont des migrants internes », détaille Divya Varma, spécialiste des politiques publiques et représentante de l’Aajeevika Bureau, qui lutte pour les droits des travailleurs migrants de l’intérieur. « La plupart travaillent dans la construction, les petites industries, l’agriculture, les travaux domestiques… Ils n’ont que des contrats oraux et perçoivent un salaire quotidien de 300 roupies en moyenne [environ 3,60 euros]. Ils viennent souvent d’États pauvres, dans l’espoir de trouver des emplois dans les grandes villes. »

Divya Varma, comme de nombreux acteurs associatifs, souligne les multiples failles du plan d’aides gouvernementales : « La plupart de ces travailleurs n’ont pas de contrat, ils sont rattachés administrativement à leur village d’origine et n’ont pas de papiers d’identité. Ils ne peuvent rien prouver pour accéder aux rations prévues. » Elle ajoute dans un soupir : « La crise sanitaire est en train de devenir une réelle crise humanitaire. » Dans une lettre adressée au -Premier ministre, en date du 27 mars, -Amitabh Behar encourage notamment le gouvernement à passer par des transferts d’argent liquide, en rappelant que « 20 % des adultes n’ont pas de compte bancaire ».

Privés d’emploi, les travailleurs migrants vivent majoritairement dans des habitations de fortune à proximité des chemins de fer ou des ponts urbains (flyovers), en plein air ou sur leur lieu de travail. Alors, entre la famine et le risque de contamination, la décision a vite été prise. Des dizaines de milliers d’entre eux ont décidé de rentrer – à pied – dans leur village, entraînant un immense exode urbain. Marchant des centaines de kilomètres sous le soleil, privés d’eau et de nourriture, plus d’une vingtaine d’entre eux (dont des enfants) ont déjà trouvé la mort, d’épuisement, de faim ou d’accident de la route.

La loi appliquée à coups de bâton

Face à ces mouvements de population, la police réprime sévèrement. Des dizaines de travailleurs migrants contraints de s’asseoir sur l’asphalte et aspergés de solution hydro-alcoolique comme on nettoie du bétail ; d’autres forcés de se déplacer accroupis en sautant, les mains derrière la tête : ces vidéos ont agité les réseaux sociaux et attisé les critiques de la gestion gouvernementale de la crise du Covid-19. Si la loi indienne prévoit des peines d’emprisonnement et/ou une amende en cas de violation du confinement, la police le fait respecter à coups de lathis, longues matraques de bambou ou de plastique dur. Parfois jusqu’à la mort, comme pour ce Bengali de 32 ans sorti acheter du lait et « frappé à mort », ainsi que le rapporte le média indépendant The Wire.

Divya Varma s’effare des 8 000 appels de détresse reçus depuis deux semaines à l’Aajeevika Bureau, qui veille sur trois États de l’ouest du pays : « On nous appelle pour de la nourriture ou nous rapporter des violences policières. L’un des plus horribles appels venait d’un groupe de 120 travailleurs migrants battus par la police à la frontière du Gujarat, avant d’être renvoyés dans un autre État dans un camion-citerne. »

Ces violences policières touchent aussi la société civile, très active auprès des plus démunis dans les grandes villes. Jeudi 2 avril au matin, dans le sud de Delhi, Guddu M., étudiant de 22 ans, se trouvait avec deux amis pour remplir le formulaire administratif nécessaire pour circuler : « Cinq policiers et vingt militaires sont venus et ont commencé à nous frapper avec un bâton, sans rien nous demander. J’essayais de leur expliquer, mais ils n’écoutaient pas. J’ai reçu une dizaine de coups avant de pouvoir m’enfuir, sans formulaire », raconte-t-il, sous le choc.

Swati Singh, 25 ans, travaille pour une ONG qui encourage l’émancipation des femmes. Elle s’est vu refuser la permission d’utiliser un véhicule pour approvisionner les villages autour de la ville de Varanasi. « Nous apportons des rations de nourriture et des protections hygiéniques aux femmes et veillons à ce qu’elles ne soient pas maltraitées. Elles aussi vont être victimes du confinement ; nous devrions être autorisées et même soutenues pour pouvoir les aider », s’insurge-t-elle.

Pour le dirigeant d’Oxfam, le gouvernement gagnerait à mettre en œuvre une « logique humanitaire plutôt que punitive ». Toujours dans sa lettre ouverte au Premier ministre, -Amitabh Behar incite fortement le gouvernement à travailler en collaboration avec les associations de terrain : « L’argent est présent, la volonté d’aider aussi, mais on ne sait pas où trouver les rations, ou on n’est pas autorisés à aller les acheter. Comment trouver et transporter des centaines de kilos de riz ? Comment trouver un camion pour acheminer les vivres ? Nous avons besoin de coopération avec les autorités. »

« Chaque famille riche devra aider neuf pauvres », déclarait le Premier ministre à la télévision, le 24 mars. Face aux campagnes de financement participatif qui fleurissent en ligne, Divya Varma, elle, regrette une « réaction classiste » dans le traitement de la pandémie : « En Inde, la tuberculose ou la malnutrition tuent bien plus que ce virus. Pourtant, rien n’est fait contre ces fléaux, parce qu’ils ne touchent que les plus pauvres. Aujourd’hui, l’attention et les moyens donnés à cette pandémie sont énormes précisément parce que ce virus peut aussi toucher les classes supérieures, peu importe la caste, le genre ou la religion. »

Pour la chercheuse française Charlotte Thomas, spécialiste de la minorité musulmane en Inde et membre du collectif de chercheurs Noria (1), cette crise sanitaire fait ressurgir la pratique populiste et autoritaire de Modi et du parti au pouvoir, le BJP (Bharatiya Janata Party, Parti indien du peuple) : « Il n’y a eu, par exemple, aucune concertation avec les États fédérés avant l’annonce du confinement, alors que ce sont eux qui sont chargés d’appliquer les politiques de santé et de sécurité sur leur territoire. Finalement, ces pratiques policières très violentes et cet autoritarisme servent à pallier l’absence totale de préparation et à mettre en avant une stratégie de communication. Ce sont là les quatre piliers de la pratique du pouvoir de Modi : le néolibéralisme, une technique de communication populiste, un autoritarisme centralisateur très fort et le rejet viscéral des groupes religieux non hindous, au premier rang desquels les musulmans et les chrétiens. »

Islamophobie latente

La crise sanitaire en Inde émerge sur fond de tensions politiques et religieuses qui secouent le pays depuis le 11 décembre, date de la réforme de la loi sur la citoyenneté (Citizenship Amendment Act), qui facilite l’obtention de la citoyenneté indienne pour certains réfugiés arrivés avant 2015, à condition qu’ils ne soient pas musulmans. Le clivage s’est accentué entre opposants à la loi et pro-réforme, au point de susciter de nombreux lynchages. Trois jours de violences anti-musulmans ont fait 53 morts en février. Car depuis l’élection de Narendra Modi en 2014, et plus encore depuis sa réélection en 2019, les discriminations envers la communauté musulmane n’ont fait qu’augmenter. Modi et son ministre de l’Intérieur, Amit Shah, ancien membre du RSS – un groupe paramilitaire d’extrême droite qui se réclame du nationalisme hindou (Hindutva) –, attisent ce sentiment anti-musulman.

C’est sur cette toile de fond que, depuis une semaine, les réseaux sociaux indiens voient de nouveaux hashtags faire le buzz : #coronajihad, #biojihad, #NizamuddinIdiots… « Des musulmans crachant sur des étrangers, se conduisant mal avec des infirmières, marchant nus. Ce n’étaient pas seulement de fausses informations diffusées sur WhatsApp, elles ont été reprises et érigées en vérité par nos soi-disant journalistes, écrit Rana Ayyub, journaliste du Washington Post, sur Twitter_. L’islamophobie observée en Inde au cours de la dernière semaine a révélé une crise de moralité. »_

L’étincelle qui a déclenché cette déferlante haineuse ? Un rassemblement organisé mi-mars à la mosquée de Nizamuddin, à Delhi, de musulmans venant du monde entier. Les médias et certains politiciens reprochent à la Tablighi Jamaat, le plus grand mouvement missionnaire musulman, organisateur de cet événement, de ne pas l’avoir annulé. Aujourd’hui, environ un tiers des cas de Covid-19 en Inde seraient liés à ce rassemblement (2). Des membres du BJP l’ont qualifié de « terrorisme corona » ou d’« insurrection islamique ». Accusations largement relayées sur les réseaux sociaux, tel WhatsApp, très utilisé en Inde ; y circulent des vidéos montrant des « musulmans léchant des couverts pour propager le virus dans le pays », ou d’autres appelant à boycotter les commerces musulmans.

Selon ces affabulations, le Covid-19 serait un acte terroriste, une arme venant de Chine dont les musulmans seraient les -propagateurs. «Il y a vraiment une volonté de certains de mettre ça sur le dos des musulmans, réagit Charlotte Thomas_. S’appuyant sur le fait que le rassemblement des Tablighis a constitué un foyer de propagation du virus, désormais c’est l’ensemble de la minorité musulmane que les nationalistes considèrent comme responsable de la pandémie. Pourtant, ce rassemblement a bien été validé par les autorités, qui ont même délivré des visas pour les participants étrangers. Le 13 mars, le ministre de la Santé déclarait encore que le coronavirus n’était pas une urgence sanitaire. La population musulmane de l’Inde_ (3) risque encore plus d’être considérée comme ce ‘‘corps étranger qui rendrait le corps organique de l’Inde malade”. »

Dilshad Mohamad, 38 ans, a participé à ce rassemblement religieux. Après avoir été placé en quarantaine et testé négatif au coronavirus, il a été renvoyé dans son village. Le 5 avril, il s’est suicidé, ne supportant pas la stigmatisation dont il était victime en tant que musulman. « Il n’a pas pu résister aux humiliations », a témoigné sa femme au journal The Tribune, de Chandigarh. Le même 5 avril, un musulman de 22 ans a été lynché à Bhopal par une foule qui lui reprochait de faire partie d’une conspiration visant à répandre le virus. Le 7, dans l’État du Jharkhand, une rumeur selon laquelle un groupe de musulmans se déplaçait de village en village en crachant par terre a entraîné des villageois à battre un jeune homme identifié comme musulman. « Ce détournement de l’attention, permet de ne pas remettre en cause l’efficacité du gouvernement. Si des gens meurent, c’est à cause du “virus chinois” ou des “musulmans” », résume Charlotte Thomas. Selon Equality Labs, une association de défense des minorités, le hashtag #coronajihad a été potentiellement vu par 165 millions de personnes sur Twitter depuis le 28 mars.

Haro sur la presse indienne

« Cet événement musulman est pointé du doigt, mais de nombreux autres rassemblements religieux, notamment hindous, ont eu lieu depuis », rappelle en outre la chercheuse Charlotte Thomas. Mais ça, pas question d’en parler : le gouverneur de l’Uttar Pradesh, Yogi Adityanath, proche du pouvoir, a d’ailleurs porté plainte contre The Wire pour avoir rapporté sa participation à un rassemblement religieux hindou le 25 mars, premier jour de confinement.

Les dérives autoritaires de la gestion de cette crise sanitaire sont déjà perceptibles : le gouvernement indien a d’ailleurs tenté de museler la presse indienne en invoquant la lutte contre les fake news. Le 31 mars, il s’est tourné vers la Cour suprême pour demander d’appliquer une censure des médias sur les sujets concernant le Covid-19. La plus haute juridiction du pays a refusé une telle mesure, mais a tout de même laissé quelques portes ouvertes : les journalistes restent tenus de se référer aux textes officiels du gouvernement pour tout ce qui concerne la pandémie.

(1) Autrice de Pogroms et ghetto : les musulmans dans l’Inde contemporaine, Karthala, 2018.

(2) Au 14 avril, l’Inde comptait 358 décès du coronavirus.

(3) L’Inde compte environ 14 % de musulmans, soit 184 millions de personnes.


Haut de page

Voir aussi

Éloge de l’intersectionnalité

Idées accès libre
par ,

 lire   partager

Appel pour les marches des libertés samedi 28 novembre partout en France

Tribunes accès libre
par ,

 lire   partager

Articles récents

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notfications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.