Le masque, un objet facile d’utilisation ? Vraiment ?

Pour Maryse Souchard, qui a travaillé sur les problématiques liées au sida, la généralisation du port du masque, tout comme celle du préservatif à l’époque, n’est pas adaptée aux contraintes de la vie quotidienne. Même s’il protège du Covid-19.

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Tous en masque, nous dit-on ! Les explications fusent pour bien les porter, comme sur cette vidéo réalisée par une équipe du CHU de Nantes.

Et l’on s’aperçoit que l’on ne pourra pas, mais alors pas du tout, être en mesure de les porter « comme il faut », ces masques... Juste impossible au commun des mortels de bien utiliser cet objet conçu pour des circonstances professionnelles très spécifiques et qui ne correspond aucunement aux contraintes de la vie quotidienne.

On se croirait revenu au temps des débuts du sida quand les solutions préconisées étaient... invivables. Je vais vous raconter une histoire, une histoire vraie, je le sais, j’y étais.

Quand l’épidémie de sida s’est déclarée, l’OMS a demandé aux gouvernements de créer des centres de coordination, de prévention et de lutte contre le sida. Le gouvernement du Québec a été l’un des premiers à agir et une équipe s’est mise en place, à laquelle j’appartenais en tant que chargée de la communication. Notre première réunion a eu lieu à huis clos, deux jours isolés dans un hôtel, pour réfléchir aux premières mesures qu’il fallait définir. Il y avait là le directeur de la santé publique, des directeurs d’hôpitaux, de grands spécialistes médicaux et scientifiques, un ou deux responsables associatifs et l’équipe de ce nouveau centre, en tout une quinzaine de personnes toutes conscientes de la gravité extrême du moment.

Le sida attaquait la communauté homosexuelle, les utilisateurs de drogues intraveineuses et des hétérosexuels contrairement à ce qu’on avait d’abord pensé. La communauté scientifique était très partagée sur cette maladie nouvelle, virus / pas virus, vaccin / pas vaccin, et modes de contagion. À l’époque – nous étions au milieu des années quatre-vingt – on parlait du danger des « fluides corporels » (sang, sperme, salive) et des pratiques sexuelles pudiquement appelées « invasives », mais on ne savait pas encore tout, loin de là ! Il nous fallait agir sans savoir vraiment ni contre quoi ni comment.

À la fin de la première matinée de travail de cette nouvelle équipe, un tour de table a donné à chacun la parole pour qu’il dise quel était, à son avis, le premier geste de protection à promouvoir auprès de la population, de toute la population. Toute l’équipe fut unanime : il fallait impérativement imposer le port du préservatif lors de toutes les relations sexuelles pour tout le monde et dans tous les cas.

Le directeur de la santé publique s’est alors tourné vers moi pour me demander comment je comptais orchestrer une campagne de communication sur ce thème.

Comme tout le monde autour de la table, je me sentais directement concernée par le sida. Comme tout le monde, je savais qu’il fallait s’en protéger. Mais je ne me voyais pas utiliser systématiquement des préservatifs dans la sexualité de mon couple. Cela me semblait irréaliste, irréalisable, impossible, impraticable... Et, c’est le rôle du communiquant, je me demandais pourquoi « les autres, « les gens », « la population » réagiraient différemment de moi.

J’ai donc pris la parole : « Je comprends bien la demande mais je voudrais être sûre, avant d’aller de l’avant, que je n’ai pas oublié un paramètre important. Puisque votre choix est l’usage systématique du préservatif et que vous êtes convaincus de son efficacité, vous me confirmez que vous toutes et tous, autour de cette table, vous l’utilisez déjà lors de toutes vos relations sexuelles ? » Le silence fut... assourdissant.

Le directeur de la santé publique a repris la parole : « 30 minutes de pause et on se remet au travail. Notre solution n’est pas viable, il va falloir trouver autre chose !!! » Ce fut la fin de cette politique du préservatif systématique, avant même qu’elle ait vu le jour.

Nous avons travaillé sur bien d’autres choses, construit le concept de « situations à risque » contre celui de « personnes à risque » bien trop stigmatisant, travaillé avec des sexologues pour promouvoir des pratiques sexuelles innovantes (à l’époque !), défini et créé des leaders d’opinion pour joindre les personnes isolées, désocialisées ou peu enclines à écouter les messages de santé publique, etc.

Cette histoire fait terriblement écho à ce que nous vivons aujourd’hui, tant pour la « stigmatisation » des personnes âgées ou fragiles ou les deux que pour l’usage systématique de ce fameux masque :

  • qu’il ne faut pas toucher avec les doigts pour le mettre ni pour l’enlever ;

  • qu’il ne faut pas toucher avec les doigts quand on l’a sur le visage ;

  • qu’il faut jeter ou laver à 60 °C dès qu’on l’enlève ;

  • qu’il faut renouveler régulièrement

... dans l’hypothèse où ce masque est d’une qualité suffisante pour protéger du virus Covid-19 et que ce virus n’est contaminant que par la bouche et le nez.

Il va falloir se remettre au travail et trouver d’autres choses, comme au temps des débuts du Sida. La « meilleure idée » n’est pas nécessairement la bonne et nos dirigeants nous le prouvent chaque fois que nous les voyons, eux qui s’adressent à nous comme à ceux qui les entourent sans masque, n’est-ce pas ?

© Politis

Cette photo du Premier ministre à l’Assemblée nationale le 7 avril dernier illustre tout à fait cette impossibilité… Tous en masque ???


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