Rupture pédagogique : comment Blanquer maquille les chiffres

Selon le ministre de l’Éducation, « entre 5 et 8% des élèves ne seraient pas atteints » par les dispositifs mis en place dans le cadre de la continuité pédagogique. Un chiffre bien inférieur à la réalité, selon une directrice d’école élémentaire, qui s’est fendue d'une drôle de lettre pour dénoncer le « mensonge ».

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Une directrice d’établissement de la région Bourgogne-Franche-Comté conteste les chiffres avancés par Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale. Mardi 14 avril, ce dernier a assuré que la rupture pédagogique concernait entre 5 et 8% des élèves du territoire français. Dans son établissement de 300 élèves en maternelle et primaire, sur un territoire réputé « défavorisé », une directrice estime de son côté que seuls 27% des élèves ont effectivement pu bénéficier de cette continuité pédagogique.

Après avoir communiqué ce chiffre à la demande de sa hiérarchie, la directrice d’école assure avoir reçu un appel téléphonique d’un conseiller pédagogique qui lui demandait de revoir son bilan, estimant qu’elle avait mal compris la consigne. D’après elle, « on nous demande clairement de tricher » :

J’ai répondu très honnêtement et nous avons conclu que les dispositifs avaient fonctionné pour environ un tiers des élèves seulement. La réalité de la fracture sociale, c’est ça.

Pour comptabiliser ces élèves en rupture, le ministère aurait simplement demandé de remonter les chiffres de celles et ceux qui n’auraient eu aucun contact avec les personnels pédagogiques depuis le début du confinement. Une méthode de comptabilisation douteuse, pour la directrice, qui estime que les enfants des familles qu’elle n’a eues qu’une seule fois au téléphone, souvent pour une prise de nouvelle, n’échappent pas à cette « rupture pédagogique ». Parmi ces familles, « il y a de tout, assure-t-elle. Des enfants de soignants qui ont refusé de mettre leurs enfants à l’école alors que nous n’avions pas de protection, des familles dont les parents sont analphabètes ou ne savent pas lire le français, des enfants qui vivent en foyer d’urgence et dont les éducateurs n’ont pu assurer le suivi…. »

En colère face à ce qu’elle estime être « un mensonge », la directrice de Bourgogne a décidé de rédiger une lettre au directeur de son académie et à l’inspecteur de sa circonscription. Une missive non dénuée d’humour, mais surtout empreinte d’ironie :

Monsieur le Directeur académique, M. l’Inspecteur de circonscription,

Dans le cadre de l’enquête sur la déconnexion numérique de nos élèves, le pourcentage que je vous ai fourni était effectivement bien trop élevé : j’avais mal compris la consigne. Aussi, je me vois dans l’obligation de m’en excuser et de reformuler ma réponse.

La continuité pédagogique est une réussite absolue et ma grand-mère se remet doucement d’une petite grippe dans son château de Windsor. Je profite donc des fêtes pascales pour vous donner des nouvelles de notre belle école publique, et laïque.

Depuis le début du confinement, mes collègues et moi échangeons dans la joie sur Whatsapp, webmail, laposte.net et autres applications délicieuses... Entre la création de vidéos Youtube pour la conjugaison, d’animations Tik Tok pour réviser la grammaire en rythme, de séquences de « langage en maternelle » sur Twitter et de splendides cahiers de vie joliment illustrés sur Instagram, nous nous réinventons au quotidien. La semaine prochaine, nous lançons les évaluations sur Facebook et les livrets scolaires seront ensuite imprimés grâce à « Docaposte » puis distribués par nos camarades postiers, tous volontaires bien sûr, puisqu’ils sont désormais les seuls « privilégiés » autorisés à faire du vélo.

Chaque semaine, nous organisons un conseil des maîtres en visio, que nous entamons invariablement par une chorale, comme il était préconisé dans la note de rentrée. Main sur le cœur, devant le portrait de notre vénéré ministre, nous chantons tous ensemble « Bella Ciao ». Comme nous sommes tous à longueur de journée sur Netflix, l’équipe entière a visionné toutes les saisons de La casa de papel ; il était temps que nous ayons enfin une culture commune.

Aujourd’hui, les trois cents élèves du groupe scolaire sont tous connectés, très assidus et progressent à grands pas. Ce qui nous porte à croire que nos efforts ne sont pas vains et notre fol enthousiasme nous laisse même envisager une remontée spectaculaire de notre belle « nation apprenante » au classement PISA, d’ici fin 2020.

Tous les parents ont accès à internet, en forfait illimité, possèdent autant de cartouches d’encre en réserve que de rouleaux de papier toilette, et au moins un écran par personne, y compris dans les familles où les parents télé-travaillent. Comme nous sommes en quartier « défavorisé » nous comptons tout de même un nombre important de chômeurs, ce qui réduit les besoins en numérique, il faut bien le reconnaître. En revanche, les allocations familiales ont permis aux familles bénéficiaires d’acquérir le matériel nécessaire à chaque enfant. In fine, cela n’aura pas coûté un pognon de dingue pour rien.

Pour mes élèves, dont j’assure également la continuité pédagogique à mi-temps (1), j’ai tout de même pris l’initiative de modifier légèrement les programmes scolaires, notamment en Histoire. En effet, l’étude de la Révolution française en cycle 3 ne me semble pas opportune actuellement, d’autant que le chapitre sur l’abolition des privilèges risquerait être mal interprété ou de semer quelques graines d’insurrection dans l’esprit de certains petits malins. Je profite donc de cet asservissement inespéré de la population pour leur inculquer enfin de bonnes bases.

Les contacts téléphoniques avec les familles sont tous très rassurants et surtout très efficaces depuis que nous avons tous reçu un téléphone de service :

Mme X a cessé de lancer des souliers sur ses enfants et elle sait maintenant qu’il faut cliquer sur le trombone pour ouvrir les pièces jointes.

M. Y nous écrit énormément, nous avons bon espoir qu’il ne réponde plus en écrivant son texte dans « l’objet » du mail, ce qui l’oblige à nous en envoyer un par phrase. Nous avons une marge de progression intéressante.

[Encadre] Mme Z est devenue absolument charmante et me supplie de rouvrir l’école au plus vite pour y renvoyer ses deux petits anges, en échange de quoi elle se propose de créer elle- même mon fan-club. Elle a juré qu’elle ne crierait plus jamais sur aucun enseignant, d’autant qu’elle a perdu l’usage de ses cordes vocales en essayant d’obtenir la concentration de ses fistons.

M. V est désormais convaincue que sa fille ne retiendra pas mieux les tables de multiplication en se prenant une taloche à chaque erreur. Nous lui avons assuré qu’elle ne redoublerait pas si elle ne connaissait pas le produit de 3 par 8. Aussi, sur nos conseils, il s’est mis à cuisiner pour travailler la proportionnalité et nous promet un festin pour notre grand retour.

Mme W vit seule et travaille de nuit à l’hôpital, ses enfants sont donc connectés sur FIFA pendant qu’elle est absente et se couchent quand elle rentre. L’avantage est qu’ils sont ainsi tous au même rythme. Quant à leur suivi scolaire, c’est en bonne voie depuis que leur maître s’est créé un avatar et joue en ligne avec eux : dès demain il envisage d’introduire subrepticement l’attribut du sujet et la division entre deux coups francs.

Notre petite K profite de ces moments de sérénité inattendue pour étudier la géopolitique de son « pays d’origine » dont elle ne savait rien, mais qu’elle s’apprêtait à découvrir avec sa maman, qui n’avait plus de papiers en règle. Cette parenthèse inespérée tombe à pic. Par chance, c’est un pays francophone où elle trouvera facilement du travail, puisque les orpailleurs y embauchent même les enfants de huit ans. En ce qui concerne la menace djihadiste, à côté du Coronavirus, c’est vraiment peanuts.

Quant aux enfants du foyer d’urgence, ou tous ceux qui bénéficient d’une manière ou d’une autre des structures socio-éducatives ou médico-sociales, nous hésitons encore sur l’importance que l’on doit leur accorder, puisque les éducateurs réquisitionnés à leur service ne sont pas considérés comme indispensables à la société. Le danger sanitaire semble bien plus grand que le danger qu’ils encourent par ailleurs. Il en est de même pour les femmes battues, puisque le nombre de féminicides ne saurait être comptabilisé dans le nombre de décès dûs au coronavirus. L’honneur de la France sera sauf.

Pendant que ma voisine promène son lapin en laisse et que mes bien-aimés collègues sont aux asperges, je tente de mettre à jour l’application « ONDE » (2) dont l’acronyme évoque le murmure d’une fontaine d’eau pure dans un jardin zen et dont la navigation est en soi une pure merveille « fen shui ». C’est donc dans cette ambiance bucolique que j’attends la résurrection du Christ, afin que sa Divine Bonté m’éclaire enfin sur l’identité de xoxo56, youyouzaza2000, choukettebanana, sopranodu77, ou tozlafouine, qui m’ont répondu « OK » ou « RAS » pour le volet 1 d’Affelnet 6ème de leur enfant.

Nous remercions le gouvernement pour la livraison des masques, en si grande quantité que nous avons pu distribuer l’excédent à ceux qui ont choisi de se déconfiner entre eux, avec leurs chiens, devant le hall de Monop’ ou sous les ponts.

J’ai tout de même une petite requête de rien du tout. Si quelqu’un pouvait faire taire les prisonniers de la maison d’arrêt locale, ce serait bien urbain... En effet, ils n’ont pas compris que la suspension des visites et parloirs était pour leur bien et se montrent dernièrement très bruyants, ce qui prouve bien leur totale irresponsabilité. Malheureusement, cette cacophonie altère ma concentration et je crains de fournir un pourcentage erroné d’élèves bénéficiant réellement de la continuité pédagogique. Le gouvernement actuel ayant prouvé sa grande efficacité dans la gestion de crise des dernières manifestations, je suis certaine qu’il saura trouver une solution adéquate pour résoudre ce souci mineur. Les protagonistes étant déjà enfermés, ce sera un jeu d’enfant.

Dans la perspective d’obtenir enfin un silence bien mérité, je m’engage à fournir à Monsieur Blanquer un pourcentage supérieur à 98 % et vous prie de croire en mon dévouement le plus absolu, tant que je ne serai pas en rupture de Xanax ou de Temesta, qui sont les mamelles de notre actuel engagement.

Bien respectueusement,

Une directrice d’école


(1) Hors Paris, les directeurs ne sont déchargés d’enseignement qu’à partir de 14 classes.

(2) Outil Numérique pour la Direction d’École


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