Grup Yorum : Ibrahim Gökçek n'a pas survécu à sa grève de la faim

Ibrahim Gökçek, le bassiste de Grup Yorum, est mort ce jeudi à l’hôpital, après 323 jours de grève de la faim. Il avait suspendu son jeûne deux jours plus tôt.

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Mardi, les nouvelles laissaient encore un peu d’espoir. Un communiqué du groupe de musique révolutionnaire turc annonçait la suspension provisoire du « jeûne de la mort » du bassiste Ibrahim Gökçek. Le gouvernement turc avait accepté de recevoir une délégation composée d’artistes, de députés de l’opposition et d’organisations de défense des droits humains, qui ont également déposé une demande d’autorisation de concert. « Notre résistance a remporté une victoire politique. [...] Nous espérons que notre demande de concert aboutira à une conclusion positive », écrivait alors le groupe.

Immédiatement hospitalisé, Ibrahim Gökçek n’a cependant pas survécu. Le bassiste est décédé ce jeudi des suites de sa longue grève de la faim.

Lire > Grup Yorum : « Soyez un cri pour mon cri »

Sa mort survient plus d’un mois après celle de sa camarade Helin Bölek, l’une des chanteuses du groupe, survenu à son 288e jour de grève de la faim. Tous deux avaient entamé un jeûne de la mort en mai 2019 pour dénoncer la répression à l’encontre de Grup Yorum et les continuels empêchements organisés par le pouvoir turc. Comme d’autres membres du groupe, Ibrahim et Helin était poursuivi·es pour « appartenance à une entreprise terroriste ». Certain·es musicien·nes du groupe sont encore détenu·es à Istanbul, dont la femme d’Ibrahim, Sultan Gökçek.

Lire > Grup Yorum : En grève de la faim, Helin Bölek a perdu la vie

Depuis le début des années 2000 la formation musicale est affiliée par le gouvernement au Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple* (DHKP-C), d’obédience marxiste-léniniste, inscrit sur la liste des organisations terroristes de la Turquie, de l’Union européenne et des États-Unis. Des accusations « sans fondement » dont les musicien·nes ne cessent de se défendre.

En mars, nous vous dressions un portrait de Grup Yorum et vous expliquions les raisons de cet acharnement judiciaire et politique. Dans le cadre de cet article, nous avions pu nous entretenir avec différents membres du groupe, dont Ibrahim, qui déclarait alors :

Prendre la décision de ce jeûne de la mort n’a pas été une décision si difficile au vu de ce que nous vivons chaque jour. Nos instruments et notre musique sont systématiquement détruits. Nos concerts interdits. Nos noms sont inscrits sur des listes terroristes, et nous sommes emprisonné·es. Tant de choses se sont passées. De grandes injustices. Bien sûr, depuis le début, nous voulons vivre. Mais parfois, en Turquie, il faut être prêt à mourir pour se tenir débout. [...] Lorsque Grup Yorum a été créé, la Turquie était réduite au silence. Nous avons chanté contre les injustices et nous nous battons encore aujourd’hui pour montrer l’évidence. Nous ne nous battons pas seulement pour nous, mais pour tous les peuples de Turquie. Et je sais que, s’il devait nous arriver quelque chose, à Helin ou à moi, la résistance ne prendrait pas fin.

Le 24 avril, Mustafa Koçak – qui n’est pas membre du groupe – est lui aussi décédé après 297 jours de grève de la faim. Le jeune homme avait été condamné à la prison à perpétuité pour « violation de la constitution » sur la base d’une « déclaration de témoin », et réclamait inlassablement le droit à un procès équitable.

En mars dernier, Inan Altin, batteur et guitariste de Grup Yorum réfugié en France dénonçait alors : « Lorsqu’il a été arrêté, la police lui a présenté une liste et lui a demandé de signer des dénonciations montées de toutes pièces pour recouvrer la liberté. S’il ne le faisait pas, la police demanderait à un autre de l’accuser lui. Il a tout de même refusé. Des membres de Grup Yorum étaient sur cette liste. Il a été torturé, menacé et jeté en prison, lui-même “dénoncé” par un autre “témoin”. » Dans une lettre publiée dans Bianet, l’un des rares journaux indépendants d’opposition encore actifs, il interpellait alors « intellectuel·les, artistes, parlementaires, révolutionnaires démocrates et journalistes » à sortir du silence : « Soyez une voix pour ma voix, un cri pour mon cri. »


* Le DHKP-C revendique des attentats ciblés, notamment contre des policiers, des responsables politiques et militaires.


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