La face invisible de l’industrie

Impossible d’imaginer la puissance des multinationales sans le numérique.

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L’incapacité française à produire des masques et des tests à grande échelle a mis au jour notre forte dépendance industrielle vis-à-vis d’autres pays comme la Chine, et la souveraineté industrielle de la France est à nouveau questionnée. La mondialisation industrielle actuelle est le fait de la stratégie globale des multinationales financiarisées, qui pilotent et dominent de vastes systèmes productifs intégrés. Poser la question d’une autonomie industrielle doit prendre en compte l’agencement systémique de cette mondialisation.

Comment se matérialisent les liens entre segments productifs dans ces chaînes globales de production ? La partie économique de ces relations est incarnée par des relations asymétriques de sous-traitance, de franchise et de filialisation. La partie matérielle est incarnée par des flux mondiaux de marchandises dont atteste l’explosion des transports de marchandises dans le monde. Mais une partie de ces relations reste trop souvent dans l’ombre, alors qu’elle est une condition déterminante de l’extension mondiale de ces systèmes intégrés, c’est la dimension numérique. Seules les technologies de l’information et de la communication (TIC) ont permis une interconnexion forte des segments productifs. Il n’est pas possible d’imaginer déplacer 10,7 milliards de tonnes de matière par an avec des supertankers et des hubs portuaires semi-automatisés sans TIC pour agencer et coordonner ce ballet mondial de matière à flux tendu. Il n’est pas possible d’imaginer la puissance des multinationales sans le développement des TIC pour coordonner de manière efficace le travail de millions de travailleurs dans le monde. Il n’est pas possible d’imaginer leur financiarisation sans le déploiement sous-jacent des TIC, qui ont accru la rapidité et les volumes des transactions de manière vertigineuse.

Les TIC permettent un formidable renforcement des contrôles des échanges, de la production et du travail tout en limitant au maximum l’intervention humaine. Or cette strate numérique de l’industrie n’est jamais questionnée. D’une part, les grands acteurs comme Google, Apple ou Cisco Systems échappent complètement au contrôle démocratique. D’autre part, une grande majorité des terminaux et des serveurs dépendent de terres rares pour lesquelles la Chine est en situation de quasi-monopole (90 % de la production mondiale). Les chaînes globales productives ont trois strates inséparables : la strate financière, qui fait remonter la valeur ajoutée vers la multinationale ; la strate numérique, qui contrôle les flux matériels et le travail ; et la strate industrielle, qui est la base productive où s’effectue la production.

L’autonomie industrielle d’un territoire n’est pas la relocalisation de quelques entreprises sous-traitantes. Elle devra passer par la création d’un tissu de petites et moyennes entreprises produisant des biens d’équipements ou de consommation pour le territoire, insérées dans un réseau de coopération sobre en outils numériques et riche en relations humaines.

Mireille Bruyère Membre du conseil scientifique d’Attac


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