L’Argentine sur le fil de la crise

Le pays doit faire face à la paralysie économique alors qu’il n’avait pas encore eu le temps de se remettre de quatre ans de gestion libérale de l’ex-président Mauricio Macri.

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Sous le toit en tôle de leur modeste salon, Maribel et José distribuent quelques denrées à leurs voisins. Ce couple de Péruviens, arrivé en Argentine il y a plus de dix ans, vit ici avec ses quatre enfants. Ici, c’est le bidonville le plus emblématique de Buenos Aires : la Villa 31, un quartier hypermarginalisé d’un point de vue socio-économique et pourtant situé en plein centre de la mégalopole.

« Nous sommes désormais tous munis de masques [chirurgicaux] et nous prenons toutes les précautions lors de la distribution de nourriture », résume Maribel, comme pour affirmer que la situation sanitaire est finalement prise au sérieux, ici aussi. Cette mère de famille représente un collectif de gauche opposé à l’actuel gouvernement. Mais, avec le nouveau coronavirus, les réunions politiques sont laissées de côté pour se concentrer sur l’essentiel : manger. « La situation est très difficile, la grande majorité des riverains n’a plus aucun revenu. Nous ne pourrons pas tenir très longtemps. »

Arrivé à la présidence du pays il y a moins de six mois, le péroniste Alberto Fernández a répété, vendredi 8 mai, lors du discours prolongeant la quarantaine : « Nous sommes tous inquiets pour l’économie, mais ce qui nous préoccupe le plus c’est de préserver la santé de la population. » Il refuse toujours de « tomber dans le piège du faux dilemme entre la santé et l’économie ». « J’ai été fonctionnaire durant le gouvernement de Néstor Kirchner [2003-2010, NDLR], a-t-il déclaré lors de son discours imposant la première période de quarantaine_. Avant qu’il_ [Kirchner] n’arrive au pouvoir, le PIB avait baissé de plus de 11 %. Mais nous avons travaillé et nous avons relevé l’économie. Une économie qui tombe finit toujours par se relever. » Pourtant, dans ce pays entré en quarantaine obligatoire et préventive le 20 mars, l’urgence économique et sociale pourrait vite rattraper l’effort collectif sanitaire. Parmi les avertissements les plus forts : les queues de plus en plus longues de citoyens vulnérables, abonnés aux soupes populaires.

« L’Argentine se trouvait déjà dans une situation délicate, avec en 2019 un taux de pauvreté à 40 % et une baisse du pouvoir d’achat d’environ 30 % chez les travailleurs, résume Ana Natalucci, chercheuse en sciences sociales associée au Conicet, le CNRS argentin. La quarantaine pose la question suivante : combien de temps la société argentine, des plus démunis jusqu’aux classes moyennes, peut-elle tenir le coup face à ces mesures, inspirées des économies européennes, plus solides ? »

Car l’Argentine est bien un pays latino-américain, avec ses faiblesses. La Villa 31 en est une illustration criante. Stigmate des inégalités du pays, le bidonville est mitoyen de Retiro, la principale gare de Buenos Aires. Cette fourmilière de travailleurs de toutes les classes sociales est aujourd’hui quasiment déserte, en raison de l’isolement social obligatoire. Sorti de terre au début des années 1930, le bidonville n’a cessé de grossir, et compte désormais plus de 40 000 personnes, qui s’y entassent dans des habitats de bric et de broc. La concentration de la population y augmente au fil des crises, comme celle de fin 2001, dont le souvenir plane encore aujourd’hui sur la tête des Argentins comme une épée de Damoclès.

Dans la Villa 31comme dans tous les quartiers populaires ou marginalisés du pays, les limitations de circulation imposées par la quarantaine se sont ajoutées aux difficultés du quotidien. L’isolement social laisse des milliers de vendeurs ambulants et autres travailleurs informels sans les maigres revenus de leur dur labeur quotidien. Au tout début de la quarantaine, la revue numérique Anfibia avertissait déjà qu’environ sept millions de personnes se trouvaient en situation d’extrême vulnérabilité dans le pays : « La priorité sanitaire augmente l’incertitude pour nombre d’Argentins. [...] Tout particulièrement ceux qui étaient déjà les acteurs d’un film de survie et de misère : sept millions de chômeurs, personnes précaires à leur compte, ceux qui vivent de petits boulots et les travailleurs informels ; le casting idéal pour un roman de Charles Dickens à l’ère de la société postindustrielle. »

« Avec la quarantaine imposée par le coronavirus, les faiblesses de notre système ont été mises en lumière. Le travail informel, les contrats précaires qui disparaissent du jour au lendemain… », renchérit David Acevedo, 41 ans. Jusqu’au décret imposant la quarantaine, ce plasticien travaillait sous un contrat précaire dans un bar du quartier de l’Abasto, qui a depuis gardé le rideau baissé. Comme la plupart des travailleurs du secteur privé, il a reçu une compensation salariale en avril, mais, pour le mois de mai, « ce sera sans doute zéro ».

« Dans nos quartiers, l’effet de la quarantaine s’est fait ressentir dès le premier jour, confirme le père Charly, curé tiers-mondiste de l’un des plus importants bidonvilles de Buenos Aires, la Villa 21-24_. Les personnes vivent au jour le jour, grâce aux petits boulots, dans la maçonnerie et la vente ambulante notamment. Ces populations traversent aujourd’hui d’énormes difficultés_. L’affluence dans les cantines populaires a été multipliée par trois. »

Plus qu’un messager de Dieu, le père Charly fait figure de référent social pour les plus démunis. Au sein du complexe système D à l’argentine, il coordonne le réseau de solidarité Hogar de Cristo, où œuvre l’ensemble des « curas villeros », ces prêtres proches de la Théologie de la libération et en contact direct avec le pape François. Preuve de leur importance dans les réseaux de solidarité et de leurs liens avec le pouvoir, ces ecclésiastiques ont été reçus dès le 25 mars par le président péroniste Alberto Fernández. La République argentine s’appuie toujours sur l’Église pour atteindre les quartiers les plus défavorisés.

En conséquence de la crise actuelle, les services essentiels menacent de flancher. Des coupures d’électricité ou d’eau touchent les bidonvilles, mais aussi au-delà. David -Acevedo réside à huit kilomètres au nord de Retiro et, comme les habitants de la Villa 31, il a subi, fin avril, des coupures d’eau à répétition qui mettent « en évidence la vétusté des infrastructures, dont les classes moyennes et populaires sont les premières victimes ». « La fragilité de l’économie argentine remet en cause ce que beaucoup croyaient acquis, poursuit-il. La protection sociale de l’État reste insuffisante. Les classes moyennes ne sont pas à l’abri de la paupérisation et peuvent retomber à des niveaux de précarité d’un autre temps, comme celui de la crise de décembre 2001. Les retraités en sont l’incarnation. » Les aînés argentins sont -effectivement parmi les plus affectés par la spirale inflation-dévaluation monétaire.

L’Argentine a changé en vingt ans, mais le spectre de décembre 2001hante l’esprit national comme un véritable traumatisme. À cette époque, en plein été austral, les rues du pays bouillonnaient sous l’effet d’une vague historique de protestations contre les mesures économiques connues sous le nom de « corralito ». L’ire populaire poussa le président d’alors, Fernando de la Rua, à déclarer l’état de siège mais l’obligea surtout à s’enfuir en hélicoptère depuis la Casa Rosada, siège de la présidence.

À la récession qu’elle traverse depuis deux ans, l’Argentine de 2020 ajoute la paralysie économique due à la crise du coronavirus. Au point que certains habitants redoutent un nouveau 2001. La chercheuse Ana Natalucci préfère éviter la comparaison : « D’un point de vue social, la situation est complètement différente. En 2001, la population était très mobilisée dans la rue, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, à cause notamment de la quarantaine. 2001, c’est la rencontre d’une crise socio-économique avec une autre crise, profonde, de légitimité de la classe politique. Aujourd’hui, personne ne nie les grandes difficultés économiques. Mais on peut espérer que les mesures prises par le gouvernement et une flexibilisation de la quarantaine permettront de limiter la casse. »

La légitimité de l’actuel Président n’a rien à voir avec celle des dirigeants de l’époque de la grande crise argentine. D’autant que, crise sanitaire aidant, Alberto Fernández a réussi dans un premier temps à créer une sorte d’union nationale. Même si, récemment, l’actualité s’est chargée de réveiller l’opposition, notamment sur une affaire de surfacturation d’aliments destinés aux cantines populaires. En fin de semaine dernière, la popularité du mandataire argentin atteignait 76 % d’opinions favorables, sous l’effet positif de la gestion de début de crise du coronavirus. Mais cela tiendra-t-il longtemps, si le pays entre en défaut de paiement (réponse le 22 mai) ou connaît une vague de contagion massive, avec l’arrivée de l’hiver ?

Les 10 000 pesos (130 euros au taux officiel) du « revenu familial d’urgence » lancé par le Président seront-ils suffisants pour permettre aux familles concernées de joindre les deux bouts ? Qu’adviendra-t-il des employés du privé, des artisans et petits commerçants, privés d’activité ? Dans quelle mesure la flexibilisation relative (1) de la quarantaine permettra-t-elle d’éviter l’effondrement ?

Tel un patient à risque, l’économie argentine fait face à la crise sanitaire avec ses faiblesses. Inflation, faible dynamisme, âpres négociations en cours sur sa dette… Carlos Pagni, journaliste au quotidien conservateur La Nación, résume ces circonstances atténuantes sous l’expression des « comorbidités préalables ». Celles d’un pays tellement habitué aux crises qu’il sait que les anticorps ne suffisent pas toujours à vaincre le virus.

(1) Une certaine flexibilité, notamment dans l’ouverture des industries et des commerces, a été décrétée pour les régions, mais rien ne devrait changer pour le Grand Buenos Aires, où vit un tiers de la population nationale.


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