Le Leopold Museum, antre d’Egon Schiele

Notre Voyage autour de nos chambres #55 pousse les portes du Leopold Museum de Vienne, antre majeur du bouillonnant art viennois du début du XXe siècle, qui fit exploser l’académisme d’alors. On y trouve la plus importante collection de tableaux d’Egon Schiele.

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Réouverture le 27 mai ! jubile le Leopold Museum de Vienne. Mais restons calmes : la capitale de l’Autriche est distante de quelque 620 kilomètres de la frontière française. Et puis il est possible d’admirer ses œuvres majeures en ligne : Klimt, Kokoschka, Loos, Wagner, etc. Et bien sûr Schiele, dont le musée recèle plus de 220 œuvres, le plus vaste ensemble au monde.

Le Leopold Museum est un rendez-vous d’autant plus incontournable à Vienne qu’il est récent. Il a été créé en 2001 pour exposer l’extraordinaire patrimoine de quelque 6 000 pièces rassemblées par le couple Elisabeth et Rudolf Leopold. Ces deux fous d’art ont constitué, en cinq décennies, l’une des plus importantes collections d’art autrichien de la seconde moitié du XXe siècle. Passons sur cette boulimie, ainsi que sur la controverse indécise concernant la provenance d’une dizaine de ces œuvres, qui auraient appartenu à des propriétaires juifs spoliés par les nazis. Il faut reconnaître aux Leopold d’avoir été guidés par le sens esthétique plutôt que par le flair marchand. Quand ils s’éprennent d’Egon Schiele et de Gustav Klimt, dans les années 1950, ils s’attirent des railleries : les peintres sont des tricards de la cote artistique. Ça a bien changé.

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Der Tanzer (Le danseur), Schiele (1913), Leopold Museum ©FineArtImages/Leemage

Ils ont pourtant illuminé, avec Richard Gerstl, Oskar Kokoschka, Alfred Kubin et d’autres qu’héberge le musée, un tournant majeur de la scène picturale du début du XXe siècle à Vienne (Autriche-Hongrie, à l’époque). C’est même toute la sphère culturelle et artistique, et plus largement intellectuelle, qui est alors saisie d’un bouillonnement anti-académique, une ambiance remarquablement bien transmise par Stefan Zweig dans Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen. Inspiré par le rayonnement naissant de son contemporain Freud, Klimt devient l’un des chefs de file du Symbolisme, puis de l’Art nouveau, avant de cofonder la Sécession viennoise dans le sillage de la Sécession de Berlin. Ce courant artistique anticonformiste, que rejoindra le jeune Schiele, prétendra inventer un « art total » rayonnant dans le monde, ennemi déclaré des nationalismes montants en Europe. Il touche la peinture, les arts plastiques, l’architecture, le design, etc., et le Leopold Museum en rend compte.

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Tot und Leben (La mort et la vie), Gustav Klimt, vers 1910-1915, Leopold Museum ©FineArtImages/Leemage

Dans cette joyeuse explosion viennoise, Schiele rattache son style à l’expressionnisme, qui assume une subjectivité de la représentation picturale, détachée du réalisme, afin de susciter une émotion sur le public. On appréciera la dédicace au maître Klimt dans cette réinterprétation sulfureuse de son Baiser, mettant en scène un cardinal et une nonne dépenaillés. Portraits aux contours puissants, regards de biais, postures torturées, teintes, son trait est unique, tout comme l’érotisme vibrant de ses corps de femmes (« pornographie », dira longtemps la bonne société viennoise). Cet expressionnisme se manifeste jusque dans ses représentations de la nature, tel cet arbre décharné qui semble agité d’une gigue de la mort.

Le Leopold Museum s’est permis d’apposer, sur sa page de garde, un masque covid-19 à l’un des nombreux autoportraits de Schiele. On ne manquera pas de repérer, dans cette consigne sanitaire, l’allusion à la cause de son décès, en 1918, à l’âge de 28 ans seulement : la grippe espagnole.

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