L’effet de loupe du coronavirus

N’ajoutons pas la faute économique à la catastrophe sanitaire et arrêtons de déverser sans contrepartie des fonds sur des entreprises polluantes ou pratiquant l’évasion fiscale.

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Le coronavirus est une loupe. Ses effets mettent en évidence les injustices existantes, qui placent les plus pauvres et les plus vulnérables en première ligne des crises mondiales. Les personnes les plus susceptibles de subir les pires conséquences sur leur santé, de souffrir de la faim ou de perdre leur logement à cause du Covid-19 sont les mêmes qui supportent déjà le poids de la crise climatique. Nous ne pouvons donc traiter une crise en ignorant l’autre.

Pendant que les yeux du monde entier sont braqués sur la pandémie mondiale en cours, les plans de sauvetage et de relance économique se mettent en place. Il est naturellement inconcevable de permettre aux grandes banques qui, avant l’épidémie, finançaient les industries concourant à une augmentation des températures de 4 °C, de continuer de favoriser l’expansion du charbon, du pétrole et du gaz. Il en va de même pour les multinationales qui pratiquent l’évasion fiscale, détournant effrontément les financements publics dus aux ménages et aux petites et moyennes entreprises.

Pour éviter d’ajouter la faute économique à la catastrophe sanitaire, il est absolument nécessaire d’appliquer une surveillance collective sur les arbitres du secteur financier, les banques centrales. Lors du dernier krach financier, il y a dix ans, les banques centrales occidentales avaient déclenché des mesures contracycliques d’envergure. Cependant, les fonds massivement injectés l’ont été au profit des grandes banques. L’immense majorité de cet argent a par conséquent fini dans les secteurs à forte intensité carbone et dans les paradis fiscaux, sans pour autant résoudre, voire en aggravant davantage, la crise économique. La seule contrepartie imposée alors se révéla être celle de l’austérité pour le reste de la société.

Alors que la plus puissante institution économique européenne, la Banque centrale européenne, injecte via son plan d’action d’urgence contre la pandémie 750 milliards d’euros pour soutenir les marchés (et on parle déjà de fonds supplémentaires à venir), tout doit être fait pour s’assurer que le déblocage historique de ces fonds soit utilisé à bon escient, tant pour la réponse immédiate à la crise que pour reconstruire un système économique et financier qui se défasse des camisoles idéologiques du passé.

Or les alertes se multiplient déjà (1) : sans intervention supplémentaire, nos dirigeants s’apprêtent à renouveler les mêmes erreurs qu’en 2008. Alors que les effets du coronavirus paralysent dans le monde un nombre incalculable de personnes ayant perdu leur emploi ou se trouvant confrontées à des dettes grandissantes, l’industrie fossile, l’un des secteurs les plus riches du monde, non contente de nous propulser activement vers un autre effondrement majeur, supplie déjà les gouvernements du monde et l’Union européenne de lui apporter un soutien financier à long terme au beau milieu de la crise sanitaire. Mérite-t-elle d’être sauvée pour sauver l’économie ? Selon une étude récente, les banques de l’UE représentent 25 % (2) des prêts accordés aux principaux promoteurs de centrales au charbon. Pourtant, quatre sur cinq d’entre elles en Europe ne sont déjà plus rentables, et les services publics qui les exploitent sont confrontés à des pertes sans précédent. Alors que le secteur connaît une crise majeure, il ne doit pas être renfloué sans qu’on puisse garantir sa mise au pas et son démantèlement final, en assurant une transition juste pour ses travailleurs.

Le Parlement européen et la BCE elle-même ont reconnu que cette dernière est liée par l’accord de Paris, qui prévoit notamment de rendre les flux financiers cohérents avec un objectif de limitation des émissions à 1,5 °C. Cependant, en l’absence de critères clairs permettant d’exclure les rachats d’actifs des entreprises du secteur fossile et d’encadrer les banques privées qui le financent, cette injection massive d’argent ne ferait qu’alimenter la crise climatique, ce sur quoi 45 organisations (3) ont alerté Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne.

Si la responsabilité première de la politique climatique continue d’incomber aux gouvernements, la BCE n’en est pas moins un acteur central. En outre, elle n’opère pas dans le vide. Comme toute institution publique, elle doit être tenue pour responsable par les élus et la société en général. À l’heure où la multiplication des crises est une évidence et une source d’angoisse, personne n’accepte que l’on fasse un chèque en blanc à des entreprises dont le modèle économique et social nous mène vers l’abysse plutôt que de construire « le jour d’après ». a

(1) « The ECB and climate change : outlining a vision for success », avril 2020, https://neweconomics.org

(2) « Banking on coal », Frank van Lerven, 5 février 2020, https://neweconomics.org

(3) 350.org/open-letter-ecb


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