Toutontebue

Toutes les bassesses sont bonnes pour disqualifier le refus du business as usual.

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Le 21 avril, Laurent Joffrin, directeur du quotidien Libération, qui fut dans sa période la plus reaganiste (1) – au mitan de « la décennie (2) » des 1980’s – l’un des plus frénétiques promoteurs du démantèlement social dont nous mesurons aujourd’hui (bien plus encore qu’il y a deux mois, et pour notre insigne malheur) les monstrueux effets, Laurent Joffrin, disais-je, a trouvé comme titre (3), pour un édito où il évoquait l’« apocalypse économique » dans laquelle nous a englouti·es l’épidémie de Covid-19, ces quatre mots pleins d’une ironie pouacre (4): « Joies de la décroissance ».

Puis, quelques jours plus tard, Le Monde a publié un entretien avec a prof called Adam Tooze, « historien de l’économie » chez l’Ivy League, qui a des choses intéressantes à dire, mais qui a profité de l’occase pour déclamer : « J’ai assez peu de sympathie pour ceux qui affirment que la pandémie offre une belle occasion pour revoir nos modes de consommation et adopter la décroissance. Cette crise n’est pas une opportunité, c’est un désastre ! Elle illustre de façon très nette ce qui se passe, justement, lorsqu’on adopte la décroissance de façon brutale. »

Puis enfin L’Express a mis en ligne, ce dimanche 3 mai, juste quand j’allais m’atteler à ces feuillets, un billet dont l’auteur, fustigeant ce qu’il appelle « la misère de la décroissance », écrit, toutontebue (5), que, dans l’affreuse catastrophe où nous sommes confiné·es, « les écolo-décroissants doivent nager dans le bonheur », puisque « la consommation diminue et la mondialisation est interrompue ».

Par-delà l’infamie particulière de cette dernière saillie, ces trois fustigations d’une même aspiration – la décroissance, qui peut bien-sûr être questionnée – trahissent que d’aucuns, pendant que le monde s’abîme, sont (encore et) toujours prêts à toutes les bassesses pour disqualifier ce qui pourrait aller contre la reprise du business as usual, cependant que d’autres, mieux intentionnés sans doute, propagent tout de même des menteries un peu gênantes, et d’autant plus dérangeantes qu’elles se parent du prestige attaché aux « grandes » universités yankees. Car dans la vraie vie, bien évidemment, et tout au rebours de ce que soutient M. Tooze, la décroissance, que personne, jamais, n’a souhaité imposer « de façon brutale », n’est pas le cauchemar dans lequel nous sommes englué·es depuis deux mois : cette invitation à plus de lenteur, à plus de silence(s), à plus de sobriété – et en somme au renversement de tout ce par quoi les marchés nous tiennent sous leur emprise – pourrait même être un efficace moyen d’éviter qu’il ne se reproduise.

(1) Ce moment a duré un peu, et l’a notamment vu compagnonner, au temps qu’il ovationnait « la crise » (qui abandonnait sur le carreau des millions de parias) en accélératrice de l’épanouissement de l’humanité, avec Yves « Plutôt Mort Que Rouge » Montand et Philippe de Villiers.

(2) Comme dit François Cusset.

(3) Comme me l’a signalé le camarade Sieffert.

(4) « Repoussante ».

(5) Je l’écris comme ça pour gagner quelques signes.


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