Chômage partiel, retraites, emploi… Le retour de « Jupiter » ?

Les syndicats, réunis ce jeudi en table de ronde, dénoncent la méthode du gouvernement dans sa concertation sur les dossiers sociaux. Après trois mois de contacts rapprochés, ils craignent d’être tenus à l’écart des décisions cruciales.

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Les leaders syndicaux, salariés comme patrons, sont passablement énervés par la publication, ce jeudi dans Les Échos, de premières pistes d’arbitrages sur le chômage partiel. Alors que le gouvernement consulte, depuis le début de semaine, ils renouent avec la désagréable impression que leur parole n’est pas prise en compte. « Il y a un problème de méthode », concède même Geoffroy Roux de Bézieux, patron du Medef. « C’est plus qu’agaçant, c’est insupportable », tonne à son tour Laurent Berger (CFDT).

Durant le confinement, les échanges étaient quotidiens avec l’exécutif, témoignent les leaders syndicaux, réunis presque au grand complet ce jeudi par l’Association des journalistes d’information sociale (Ajis).

« Je n’ai jamais autant parlé à des ministres que depuis ces trois derniers mois », reconnaît Philippe Martinez (CGT), qui regrette néanmoins « des décisions très verticales » dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire. « Qu’est-ce qu’il reste [de toutes ces discussions] à part des mesures prises dans l’urgence dont on est en train de nous dire que certaines, peut-être, resteront la norme ? » raille de son côté François Hommeril, président de la CFE-CGC.

Très remonté, le chef de file des cadres fustige le gouvernement :

Il avait besoin de nous pendant la crise, on a répondu présent. Tout se passe bien, c’est très chaleureux, notre personnalité morale, ce qu’on représente, tout ça est pris en considération, mais ce qu’on fait remonter, le gouvernement s’en fout.

Des réunions multiples se tiennent au ministère du Travail et doivent se clôturer, autour du 19 juin, par une rencontre des syndicats avec Emmanuel Macron pour des premières annonces. Les syndicats craignent donc de ne pas pouvoir peser sur les arbitrages. « Un discrédit est porté sur la concertation. Trop souvent, ces derniers temps, on a été mis devant le fait accompli, regrette Yves Veyrier, de Force ouvrière. On fait appel aux syndicats par dépit, pour panser les plaies. Ça ne peut pas fonctionner comme ça, il faut nous donner du grain à moudre. »

La dernière négociation sur l’assurance-chômage, dans le carcan d’une « note de cadrage » intenable, reste dans tous les esprits. « Il y a une forme d’étatisation rampante [de l’assurance-chômage], il faut que nous prenions acte de cela », fait même remarquer le patron du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux.

« Sans nous, ils vont faire de grosses bêtises », soupire Laurent Berger, qui se tourne néanmoins vers ses camarades syndicalistes, pour une critique à peine dissimulée de la CGT et Force ouvrière, invoquant « la responsabilité des acteurs » du dialogue social :

Moi je partage l’idée du dialogue social et du paritarisme à condition que nous soyons capables de le faire réellement […]. Nous sommes sept (CFDT, FO, CFE-CGC, CFTC, CGT, Medef, U2P), pourquoi ne sommes-nous pas capables, au sujet de l’assurance chômage, du maintien de l’emploi, du chômage des jeunes, de nous exprimer tous ensemble d’une même voix ?

Réponse tout aussi codée du leader de la CGT, Philippe Martinez, qui juge que « le dialogue social ne doit pas être une icône. Il faut prendre en compte ce que disent les syndicats. »

Pour une annulation des réformes du chômage et des retraites

Trois sujets sont particulièrement présents à l’esprit des leaders syndicaux. Le plus urgent est celui du chômage partiel, sur lequel des annonces sont attendues et que même le Medef espère voir prolonger. « Ce serait une folie douce de baisser le niveau de prise en charge pour les salariés […] [qui] n’ont pas le choix », juge Laurent Berger.

Les Échos évoquent ce jeudi l’hypothèse d’une baisse du chômage partiel à 60% du net (contre 84% aujourd’hui) pour les salariés, dès le 1er juillet, pour faire atterrir le dispositif vers un système, moins généreux qu’aujourd’hui, destiné à durer « un à deux ans », selon la ministre du Travail, Muriel Pénicaud.

Deuxièmement, les syndicats de salariés sont unanimes pour dénoncer le durcissement des règles d’indemnisation chômage (1), entré partiellement en vigueur en novembre 2019 et qui doit être finalisé en septembre (après un report en raison du confinement). « Une réforme absurde et indigne », tacle François Hommeril au sujet de la dégressivité des allocations pour les cadres. « Une folie », abonde Laurent Berger.

Même Geoffroy Roux de Bézieux observe les choses avec distance, préférant connaître les chiffres précis sur le chômage et un état des lieux complet de la situation avant d’entrer dans le débat.

Troisièmement, tous les syndicats, y compris la CFDT, préconisent désormais un report de la réforme des retraites. Même s’il « continue de croire qu’un régime “universel” est beaucoup plus juste », Laurent Berger juge que les discussions sur l’équilibre du régime, qui visaient à dégager « 8 à 12 milliards d’euros [d’économies] d’ici à 2027 », n’ont plus lieu d’être au regard de la dégradation colossale des régimes sociaux face à la crise :

Cela n’a plus aucun sens d’aller se mettre sur la figure sur ce sujet-là.

Il n’est pas contredit sur cette ligne par le Medef, qui attend de voir dans un premier temps « la profondeur du trou » et ne compte pas s’arc-bouter sur une réforme qu’il n’a « jamais considérée comme l’alpha et l’oméga ».

La concertation ouverte au ministère du Travail porte aussi sur le plan de soutien aux jeunes, la formation professionnelle et les travailleurs détachés. À plus long terme, les leaders syndicaux jugent que la sortie de crise devra se faire au prix d’une réflexion en profondeur sur le sens du travail.

Patronat compris, les voix s’élèvent également pour réinterroger le « modèle low-cost » et « arrêter la course effrénée à la compétitivité à bas coût» (Cyril Chabanier, CFTC). Geoffroy Roux de Bézieux, patron du Medef, s’aventure même dans une critique fondamentale du modèle de sous-traitance qui ne permet pas de rémunérer dignement les salariés de la « seconde ligne », mobilisés pendant la crise du Covid (nettoyage, sécurité, éboueurs, etc.) :

La rentabilité de ces entreprises se situe tout en bas de l’échelle, parce qu’elles sont dans des appels d’offres où le seul critère est le prix. Malheureusement, lancer une négociation [pour la revalorisation des salaires] n’aboutira donc pas. La seule solution, elle n’est pas simple à décider, c’est de renégocier les contrats [de sous-traitance] dans une économie qui soit moins low cost. Ça suppose que les entreprises qui font nettoyer leurs locaux, par exemple, acceptent de payer plus cher. Car 80 % des coûts de ces sous-traitants, c’est de la masse salariale.

Un discours que ne renieraient pas les syndicats de salariés.


(1) Il faut désormais avoir cotisé 6 mois sur 24 contre 4 mois sur 28 auparavant pour ouvrir des droits au chômage. Le calcul du salaire de référence, qui détermine l’allocation-chômage, devait désormais se fonder non plus sur les jours effectivement travaillés, mais sur l’ensemble des jours ouvrés (mesure reportée au 1er septembre).


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