Les États-Unis face à leur racisme

La mort de George Floyd relance le débat jamais résolu sur les inégalités raciales. Dans la rue, les manifestants se mobilisent pour que ce nouvel assassinat d’un Noir ne soit pas sans conséquences.

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Il y a comme un parfum de 1968 aux États-Unis. Comme ce moment charnière, synonyme de bouleversements sociaux dans le monde, 2020 est d’ores et déjà une année de convulsions outre-Atlantique. Après le Covid-19, qui a précipité une crise économique historique, voilà que la mort de George Floyd, un Noir américain tué le 25 mai à Minneapolis par un officier de police blanc qui a mis son genou sur son cou, provoque des manifestations importantes dans près de 150 villes. Dans les cortèges, il n’y a pas que la violence policière contre les Afro-Américains qui indigne : les manifestants dénoncent aussi les inégalités économiques et sociales profondes que vivent les Noirs depuis des siècles.

Plus de soixante ans après le mouvement des droits civiques, le taux de chômage des Afro-Américains reste plus élevé que celui des Blancs. L’accès à la propriété, à la santé et au vote reste plus difficile. Et, depuis 2016, ils sont dirigés par un président connu pour ses propos racistes, mais convaincu d’être leur champion parce qu’il a fait baisser leur taux de chômage.

« Malgré la fin de la ségrégation et les progrès dans l’égalité des droits, les Blancs ne connaissent pas grand-chose de l’expérience noire aux États-Unis. Ils pensent que la fin de l’esclavage a résolu tous les problèmes, explique Wade Hudson, cofondateur de Just Us, une maison d’édition spécialisée dans la littérature noire pour la jeunesse. Aussi tragique soit-elle, la mort de George Floyd nous permet enfin d’avoir les conversations difficiles sur le racisme institutionnalisé. »

Ce racisme institutionnalisé, les Noirs américains l’ont pris en pleine figure ces derniers mois. Le Covid-19 a été particulièrement meurtrier dans la communauté. Soit parce que les Noirs sont bien représentés parmi les « travailleurs essentiels » (chauffeurs de bus, conducteurs de métro, livreurs, soignants…) exposés à la maladie, soit parce qu’ils ont de nombreuses comorbidités (diabète, asthme, obésité, problèmes cardiaques…), elles-mêmes découlant de disparités dans l’accès aux soins. Ce n’est pas un hasard si plusieurs maires noirs en Géorgie, l’un des États ayant décidé de rouvrir rapidement leurs commerces dès la fin avril, ont critiqué la décision du gouverneur blanc. Les Noirs représentaient alors 54 % des décès liés au nouveau coronavirus dans cet État, pour 30 % de la population.

À cela s’est ajoutée la menace, constante, d’être tué par un Blanc. En mai, les États-Unis ont été émus d’apprendre le meurtre d’Ahmaud Arbery, un jeune Noir tué par deux Blancs alors qu’il faisait son jogging. En mars, Breonna Taylor, une Noire de Louisville (Kentucky), a perdu la vie sous les balles de la police lors d’une intervention chez elle, fondée sur des informations erronées. Et juste avant la mort de George Floyd, le pays a été le témoin de deux actes de racisme ordinaire : le candidat démocrate présumé à la présidentielle, Joe Biden, a déclaré lors d’une émission animée par un Afro-Américain : « S_i vous ne votez pas pour moi, vous n’êtes pas noir » ; et dans une vidéo devenue virale, on voit une femme blanche menacer d’appeler la police après qu’un homme noir lui a calmement demandé de mettre son chien en laisse à Central Park, le parc new-yorkais. « La situation avait tout d’une poudrière »_, résume Khalil Muhammad, professeur à Harvard et spécialiste des questions raciales.

Depuis la mort de George Floyd, les manifestations se multiplient donc. Dans les cortèges, on parle d’«oppression », de « libération des Noir_s », mais aussi de « privilège blanc », ce concept qui veut que les Blancs bénéficient d’avantages et de privilèges du simple fait de leur couleur de peau. Dont celui d’être moins susceptible d’être arrêté (et tué) par la police. Dans la ville progressiste de Minneapolis comme ailleurs dans le pays, les rassemblements attirent une foule multiraciale et multigénérationnelle, qui évoque la coalition formée par Barack Obama en 2008. Cela n’est surprenant qu’à moitié. Depuis l’irruption dans le débat public en 2014 de Black Lives Matter (BLM, « Les vies noires comptent »), mouvement de lutte contre la violence policière et le racisme systémique, les démocrates jeunes et diplômés sont devenus plus sensibles aux questions de justice raciale. Selon l’institut Pew, la part des démocrates blancs qui estiment que « le pays doit faire plus pour assurer l’égalité des droits des Noirs avec les Blancs »_ a bondi de 30 points entre 2008 et 2017 (passant de 50 % à 80 %).

Ces démocrates se montrent également de plus en plus favorables au concept de « réparations » (dédommagement accordé aux descendants d’esclaves), un thème brièvement abordé lors de la primaire du parti. Et les Blancs de gauche reconnaissent davantage que leurs homologues républicains que les Noirs font face à des discriminations dans l’accès au vote et dans leur traitement par la police. Le débat autour de la politique de séparation familiale appliquée par le gouvernement Trump contre les familles cherchant à entrer illégalement aux États-Unis par le Mexique a accentué cet engagement antiraciste. « J’étais jeune dans les années 1960 quand il y a eu les assassinats et les émeutes, a déclaré Barack Obama, le 3 juin, lors d’une visioconférence organisée par sa fondation. Aujourd’hui, il y a quelque chose de différent : quand je regarde ces manifestations, je vois un plus grand échantillon de la population manifester pacifiquement […]. Ce n’est pas la conséquence de discours de la classe politique, mais de l’activisme de nombreux jeunes dans tout le pays. »

Si le climat de 2020 est différent de celui de 1968, selon l’ex-président, les deux années ont toutefois un point commun qui n’a pas échappé aux historiens : ce sont toutes les deux des années électorales. En 1968, le climat contestataire avait permis au républicain Richard Nixon d’être élu après une campagne fondée sur la restauration de « la loi et l’ordre ». Donald Trump, qui a menacé d’envoyer l’armée en cas de poursuite des émeutes pour rassurer l’électorat centriste inquiet de voir le pays s’enfoncer dans le chaos, parviendra-t-il à faire de même ? Selon plusieurs sondages, Joe Biden est donné gagnant dans plusieurs États clés, où le soutien au Président s’est érodé chez les seniors à cause de sa gestion catastrophique du Covid-19. Même chose chez les évangéliques et les catholiques blancs, révulsés par ses provocations contre les manifestations. Ces dernières jouissent d’un large soutien dans l’opinion, malgré les pillages.

Même si la présidentielle est dans les esprits des manifestants, ce n’est pas l’élection la plus importante à leurs yeux. En effet, les financements et les règles encadrant les 18 000 départements de police municipaux sont déterminés essentiellement au niveau des villes et des États fédérés, et non par le gouvernement national à Washington. Dans plusieurs villes, les marcheurs réclament notamment des coupes dans le budget de la police au profit de programmes pour les minorités. Un appel entendu à Los Angeles, où le maire démocrate, Eric Garcetti, a annoncé une réduction de 100 à 150 millions de dollars des fonds alloués au LAPD (Los Angeles Police Department). Pour sa part, le groupe Campaign Zero, qui œuvre à l’élimination de la violence policière, a lancé une campagne nommée « 8 Can’t Wait » avec huit mesures (utilisation de l’arme à feu en dernier recours, documentation de l’usage de la force, interdiction des procédures d’étranglement ou d’étouffement…) pour réduire le nombre de morts causées par la police. L’association, soutenue par Obama, appelle les manifestants à mettre la pression sur leurs maires, responsables de la nomination du chef de la police, pour instaurer ces mesures.

En outre, des revendications spécifiques voient le jour dans chaque État en fonction de la législation locale. À New York, par exemple, les associations réclament l’abrogation d’une loi, « 50-A », qui permet de garder secrètes les archives sur les actions disciplinaires engagées contre les officiers de police. « Nous devons nous concentrer sur l’échelon local et changer les personnes qui font la loi », explique Rashad Robinson, président de Color of Change, un groupe qui milite pour l’amélioration de la situation des Noirs américains. Il pense aux maires, bien sûr, mais aussi aux procureurs locaux, « qui comptent parmi les personnes les plus puissantes dans le domaine de la justice ». Ils sont élus pour des mandats de quatre ans.

Chez les manifestants, on veut croire à un tournant. « Nous sommes la génération fusion », s’exclame Jose, 19 ans, un Hispanique du Bronx venu manifester avec son ami afro-américain de 23 ans, Deshay. « Mes parents ne pensent pas que le système puisse changer. Mais notre génération n’a pas les mêmes limitations. On peut mobiliser de grandes foules grâce aux réseaux sociaux, dit ce dernier. Nous, on est pour que tout le monde soit heureux ensemble. »


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