Le salut du Liban ne pourra venir que de lui-même

Rarement la fin du calvaire de ce pays n’avait semblé si incertaine que depuis le récent vacillement de son système bancaire, estime Orphée Haddad. Pour cet avocat le renouveau, rendu possible par la gravité de la situation, ne se fera pas sans un aggiornamento, conduit par les Libanais eux-mêmes.

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Enfant durant la guerre du Liban, je me suis éveillé au monde au rythme des files d’attentes au point d’eau du quartier, du rationnement électrique et des bousculades au bas des camions de colis alimentaires estampillés des acronymes de leurs généreux donateurs étrangers.

Je n’ai pas connu la Suisse du Moyen-Orient ; je doute même qu’elle ait jamais existé ailleurs que dans une mythologie dans laquelle trop souvent, nous, Libanais, nous sommes complus. Le récent vacillement du système bancaire du pays, jadis admiré, a achevé d’écorner la légende.

Et voilà qu’aujourd’hui ressurgissent les images de l’enfance. Envolée, la Beyrouth capitale de la vie nocturne du Monde arabe. L’heure est désormais aux boulangeries exsangues et à une course perdue d’avance de la livre libanaise vers un dollar américain longtemps considéré comme l’autre monnaie nationale. L’heure est aussi à l’espoir d’une énième perfusion financière internationale.

Une nouvelle fois, le salut du Liban ne semble pouvoir venir que du dehors : la diaspora libanaise, la communauté internationale, les rapports de force régionaux. Tel un enfant chétif, le pays du cèdre ne saurait survivre que sous l’aile de puissants parrains. Cette croyance est à ce point enracinée que nombre d’entre nous la regardent comme une donnée immuable.

Le 1er septembre prochain marquera le centenaire de la proclamation de l’État du Grand Liban par le général Henri Gouraud. En ce jour de 1920 naissait le Liban moderne, alors administré par la France. Depuis, le chevet du pays a rarement été délaissé par des fées plus ou moins bienveillantes, et on ne compte plus les conférences internationales rassemblant ses amis soucieux de le sauver.

Or, si elle peut paraître nécessaire, l’aide extérieure seule ne suffira pas davantage que par le passé. Tout au plus achètera-t-elle du temps. À grand frais.

Et si, à bientôt cent ans, le Liban n’était plus le spectateur, mais l’acteur de son salut ?

Cette mue, d’un pays-objet à un pays-sujet, est rendue possible par la gravité de la situation : rarement, même durant les années de conflit armé, la pauvreté n’avait à ce point mis la population libanaise à genoux ; rarement la fin du calvaire n’avait semblé si incertaine.

Aussi drastiques soient-elles – réformes structurelles, privatisations, refondation de la fiscalité, réorganisation de la fonction publique –, les conditions habituellement posées par les bailleurs de fonds pour l’octroi de leur manne ne pourront pas tout.

En effet, le renouveau ne se fera pas sans un aggiornamento, conduit par les Libanais eux-mêmes, de la manière dont le pays se conçoit, au-delà des sujets récurrents de la corruption endémique et du confessionnalisme. Le temps est venu d’en finir avec le prisme déformant des mythes sur lesquels le Liban s’est bâti.

En finir, d’abord, avec le mythe de la résilience, qui postule une faculté particulière qu’auraient le Liban et les Libanais à surmonter les coups du sort. Force est de constater que cette capacité d’adaptation est aussi un facteur d’inertie et d’accommodement avec l’inacceptable. À être certain de toujours retomber sur ses pieds, on n’en finit jamais de chuter.

En finir avec l’inégalité criante des droits. Deux exemples suffisent à mesurer l’ampleur et l’urgence de la tâche. Comment parler d’un État moderne quand, aujourd’hui encore, les femmes ne peuvent transmettre la citoyenneté libanaise à leurs enfants alors que les hommes, eux, le peuvent ? Comment parler d’équité quand le dispositif de la ‘kafala’, mécanisme juridique d’un autre âge, véritable sujétion de l’employé étranger à son employeur s’appliquant notamment aux travailleurs domestiques, est encore en vigueur ?

En finir avec des slogans qui, s’ils ont été vrais un jour, ne le sont assurément plus : le Liban n’est pas plus le château d’eau du Proche-Orient qu’il n’en est le grenier à blé. Le pays est deuxième au monde après le Qatar en matière de stress hydrique et la pollution de ses eaux souterraines va bon train. En 2018, l’agriculture représentait moins de 3% du produit intérieur brut et plus de 80% des produits alimentaires sont importés. Quant à l’esprit d’entreprise tant célébré, il a manifestement échoué à donner naissance à un tissu industriel digne de ce nom.

En finir de la relation romancée du pays avec sa diaspora. Vantée pour le rayonnement qu’elle offre au Liban, la diaspora libanaise raconte aussi, en creux, l’échec chronique d’un pays à répondre aux aspirations des siens. Un proverbe voudrait qu’en jetant un Libanais à la mer, il en ressorte avec un poisson entre les dents. Certes, le dénouement est heureux, mais pourquoi donc, en premier lieu, le jeter à la mer ? Et n’est-il pas contradictoire pour une nation de briller par le truchement des opportunités qu’une autre a offertes à ses enfants ?

Les derniers mois ont montré les limites de cette relation. Des décennies durant, la diaspora a porté le secteur bancaire libanais, à la fois mue par l’envie de soutenir le pays et attirée par des taux d’intérêts défiant toute concurrence. En réalité, ses dépôts ont essentiellement alimenté une économie de rente qui s’est révélée au grand jour à l’automne dernier, s’avérant plus proche d’une pyramide de Ponzi que de la libre économie de marché dont le Liban se veut le chantre. Accepter que sa diaspora soit sa béquille permanente, c’est accepter que le Liban ne se soigne jamais.

Mythes juridiques, sociétaux, environnementaux, économiques… plus que jamais, un face-à-face du Liban avec lui-même s’impose. Douloureuse, cette introspection ne sera pas vaine déconstruction : elle est, au contraire, la première étape et la condition sine qua non de la renaissance à laquelle les Libanais aspirent.


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