Dossier : Où va la police ?

« Les armes non létales déresponsabilisent la police »

Lacrymogène, LBD, Taser, grenades de désencerclement… Pour Paul Rocher, le suréquipement de la police favorise la montée en violence du maintien de l’ordre. Une escalade assumée par l’État et le politique.

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


L’arme non létale dans les mains des forces de l’ordre, la promesse d’un apaisement ? Pour Paul Rocher, c’est l’inverse. L’auteur de Gazer, mutiler, soumettre livre un constat alarmant, celui d’une escalade de la violence suscitée par le suréquipement de la police. Loin de faire taire les coups de feu, les armes non létales, aux effets peu documentés, rendraient ces gâchettes supposément moins dangereuses plus faciles. Lanceur de balles de caoutchouc, gaz lacrymogène, grenade avec charges explosives… Ces équipements n’auraient pas été choisis pour leur caractère « éthique », selon l’économiste, mais pour leur efficacité à réprimer les contestations. Paul Rocher appelle à l’interdiction des armes non létales les plus dangereuses et à un contrôle populaire étroit sur l’introduction de tout nouvel équipement.

Selon vous, l’usage des armes non létales ne permet pas vraiment de faire advenir un maintien de l’ordre avec moins de morts ou de blessés, mais incite en revanche à davantage de violence.

Paul Rocher : L’arme ne rend pas seulement possibles des actions mais exerce une contrainte sur ces actions. Suggérer la non-létalité d’une arme conduit à une déresponsabilisation des tireurs. Les policiers équipés de ces outils se sentent plus à l’aise pour gérer un problème par la violence plutôt que par la non-violence. Aux États-Unis, ce phénomène a un nom : le syndrome du flic paresseux. Puisque l’utilisation de l’arme ne comporte pas de risque, pourquoi ne pas y recourir ?

Les armes non létales induisent-elles un recours moins fréquent aux armes dites mortelles ?

Prenons l’exemple du pistolet à impulsion électrique (PIE) ou « Taser », introduit dans l’équipement des forces de l’ordre françaises en 2006. Deux années après son introduction, la ministre de l’Intérieur de l’époque, Michèle Alliot-Marie, se félicitait d’une baisse de 30 % du recours au pistolet individuel. Et ce, grâce au PIE. Mais, aujourd’hui, les chiffres de l’IGPN démontrent une tendance stable, voire en légère progression, pour les tirs à l’arme à feu. En revanche, nous assistons à une explosion du recours aux armes non létales. La place Beauvau a produit des chiffres, uniquement pour la police et très parcellaires. Entre 2009 et 2018, l’utilisation des armes non létales a été multipliée par neuf. Nous arrivons à une conclusion simple : les policiers deviennent plus violents, et de manière phénoménale.

Pourtant, ces données mésestiment largement les tirs. Par exemple, selon le décompte du ministère de l’Intérieur, aucune grenade lacrymogène n’aurait été tirée en 2016… malgré leur surutilisation contre les manifestants opposés à la loi travail. Même chose pour la grenade GLI-F4, composée de TNT, un explosif.

Les forces de l’ordre françaises sont-elles plus équipées que leurs homologues européennes ?

La France équipe en effet davantage ses policiers que nos voisins proches. Sur la période 1999-2019, trois quarts des dépenses en armes non létales se concentrent sur les dix dernières années. Comment l’interpréter ? Non seulement l’armement s’accélère, mais le ministère de -l’Intérieur ne s’en satisfait pas. Nous cherchons en permanence de meilleures armes. Au printemps 2019, le ministère de la Défense a associé des « futurologues » à un groupe de travail pour imaginer des équipements ! Des pistes existent déjà : de nouvelles armes chimiques, des substances extra-liquides, glissantes, collantes ou malodorantes. Lors du 1er Mai 2018, des carcasses d’animaux morts avaient été placées dans les canons à eau. Il y a aussi les armes optiques, avec des expositions à la lumière claire ou à répétition pour aveugler. Les États-Unis ont également développé un canon à son, interdit dans le maintien de l’ordre mais utilisé contre la piraterie en mer. Un problème se pose pour les industriels de l’armement et leurs clients, les États : cette recherche d’efficacité implique une dangerosité croissante, le seuil létal se voit approché, voire dépassé.

Vous constatez une absence d’études sérieuses sur ces équipements pour justifier leur non-létalité.

Coller une étiquette non létale à une arme suppose une information claire et des conditions d’utilisation très précises. Par exemple, en France, le producteur de grenades lacrymogènes Alsetex affichait une teneur de 5 % de gaz incapacitant. Mais une étude anglaise du début des années 2000 affirmait que la teneur était plus élevée. Même chose aux États-Unis, où une étude souvent brandie par la police américaine pour prouver la non-dangerosité de ses armes chimiques prête à sourire : elle avait été conduite par un policier condamné pour avoir accepté des pots-de-vin de la part d’industriels du non-létal…

Dans votre ouvrage, vous semblez établir un lien entre l’imposition de réformes néolibérales en France et la percée de l’armement non létal, donc l’escalade de la violence.

Je m’inspire de l’œuvre majeure de Nicos Poulantzas : L’État, le pouvoir, le socialisme. Cet auteur décrit, à la fin des années 1970, l’avènement d’un étatisme autoritaire. Nous assistons à un renforcement de l’exécutif au détriment du pouvoir législatif et à une politisation accrue de l’administration. Le marché devient la priorité, la démocratie recule. L’État fait alors face à une difficulté. S’il tient, c’est par le consentement, un soutien populaire. Si ce consentement vient à être contesté, alors son hégémonie vacille et il ne reste plus que la force. Les politiques inégalitaires ne peuvent être menées qu’aux forceps. Mais si la force permet à l’État d’imposer son hégémonie, elle accélère aussi son impopularité. Les armes non létales s’insèrent dans cet interstice. Elles répondent à la question : comment réprimer la contestation en suscitant le moins d’indignation possible ?

La recherche scientifique et industrielle pour perfectionner l’armement de la police accompagnerait donc la détérioration du climat social ?

Restons prudents. L’attraît pour les armes non létales correspond à une crise du maintien de l’ordre ou à un changement de perception de l’État. Depuis une dizaine d’années, la tolérance de l’État envers les mouvements sociaux baisse. Pourtant, un rapport de 2016 de l’Acat (1) sur les violences policières le démontre : sur le long terme, nous ne constatons pas l’émergence de manifestations armées ou plus violentes. Nous pouvons relier cet engouement pour les armes non létales à l’étatisme autoritaire. Le néolibéralisme en France n’a pas réalisé tout son potentiel. Les gouvernements des vingt dernières années (surtout les dix dernières) veulent y parvenir. Mais, pour cela, il faut réprimer les mouvements aux aspirations contraires. Le mouvement social n’est pas plus fort ou dangereux qu’auparavant. C’est la tolérance de l’État qui baisse et ses aspirations qui grimpent.

Pouvons-nous imaginer des solutions contre cette escalade de la violence corrélée à l’équipement non létal des forces de l’ordre ?

Des armes comme le LBD ont prouvé leur dangerosité, il faut les interdire. Ensuite, nous devons instaurer un contrôle populaire sur l’introduction de toute nouvelle arme dans la police. Nous pourrions imaginer un organe indépendant composé de citoyens, de médecins, de physiciens et de chercheurs. Cet organe ne doit pas inclure le ministère de l’Intérieur. Car, même si des armes mutilent ou blessent, le gouvernement a intérêt à introduire ces équipements. Les industriels ne doivent pas en faire partie non plus. En revanche, ils doivent fournir l’intégralité des informations disponibles sur les caractéristiques de leurs produits.

Des exemples existent pour une interdiction ou un contrôle des armes employées par la police ?

En Suède, au Danemark ou encore en Angleterre, le LBD n’est pas utilisé par la police, maintien de l’ordre compris. En revanche, un contrôle populaire sur les armes n’existe pas. Cette contrainte toucherait le monopole de la violence physique de l’État en plein cœur, et celui-ci veut le garder jalousement. Le débat me semble plus avancé aux États-Unis, où il existe une réflexion sur les missions de la police elle-même. Au-delà de l’arme se développent des discussions sur le fléchage des moyens accordés à la police vers le social. En France, c’est le contraire. Nous interdisons la clé d’étranglement, par exemple – sans nous intéresser aux autres techniques potentiellement mortelles –, mais à condition de trouver une alternative ou de la remplacer par le Taser. Nous restons dans un débat gestionnaire, sans nous pencher sur les dynamiques sociales qui donnent naissance aux problèmes de délinquance. Nous n’avons pas encore ce débat en France, même si, par la force des choses, il s’imposera.

(1) ONG chrétienne militant contre la torture et la peine de mort.

Paul Rocher Économiste, auteur de Gazer, mutiler soumettre, La Fabrique, 200 pages, 13 euros.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.