La gauche fourbit ses armes

Forts en influence, mais faibles en organisation, les Verts sont offerts à tous les pillages. Les prochaines échéances électorales auront pour eux cet enjeu crucial de savoir s’ils vont pouvoir prétendre mettre en œuvre à grande échelle la politique qu’ils préconisent.

Denis Sieffert  • 26 août 2020
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La gauche fourbit ses armes
© PHILIPPE DESMAZES / AFP

Les idées d’abord, le choix des personnes ensuite. Jolie formule, un peu usée, mais que l’on a beaucoup entendue ces jours-ci dans les allées des journées d’été des mouvements politiques. Il y a les sincères qui y croient encore ou qui voudraient y croire, et ceux qui la répètent pour amuser et abuser les journalistes, eux-mêmes obsédés par cette unique question : qui sera candidat à la présidentielle de 2022 ? La vertueuse formule n’est plus alors qu’un vulgaire teasing. Certes, il existe des espaces dont l’échange des idées est la raison d’être. Nous aurons les 4, 5 et 6 septembre la deuxième édition du Festival des idées initié par Christian Paul et Guillaume Duval. Sorte de révolte tout à fait pacifique contre la dictature d’un calendrier de plus en plus vorace, et lieu indispensable de convergences. Chez les Verts, on a tout de même une bonne raison de répéter la jolie formule : il y a deux candidats et on espère, en gagnant du temps, s’éviter une guerre fratricide entre Éric Piolle, le maire de Grenoble, et Yannick Jadot, député européen qui fait jusqu’ici la course en tête. Mais gagner du temps, c’est en perdre pour Jadot, qui espérait s’être imposé comme le candidat naturel. Côté idées, les Verts sont plutôt bien pourvus. Leurs idées sont devenues des faits. Le moment est écologique. Ils ont gagné, comme on dit, la bataille culturelle, et commencé, avec les municipales, à convertir ce succès en politique. La crise du coronavirus ne fait que valider dramatiquement leurs analyses.

Les Cassandre ne sont plus des oiseaux de mauvais augure, mais des lanceurs d’alerte universels. Tout le monde vient chasser sur leurs terres, et parfois braconner. C’est le cas de la droite, qui essaie de nous convaincre que le libéralisme qui ruine la planète va, à présent, la sauver. Forts en influence, mais faibles en organisation, les Verts sont offerts à tous les pillages. Les prochaines échéances électorales, régionales et départementales d’abord, et présidentielle ensuite, auront pour eux cet enjeu crucial de savoir s’ils vont pouvoir prétendre mettre en œuvre eux-mêmes à grande échelle la politique qu’ils préconisent.

Politis a perdu cet été un ami. Philippe Frémeaux, qui fut longtemps rédacteur en chef d’Alternatives économiques, était un économiste hétérodoxe de grand talent, partisan passionné du système coopératif et de la démocratie en entreprise.

Nous avons aussi appris le décès de Bernard Stiegler, philosophe à la pensée originale, qui nous avait si bien accueilli dans la préparation d’un hors-série consacré au travail (n° 66, septembre 2017), et avec qui j’avais pu prolonger librement le débat par la suite.

Et du côté de Mélenchon, quoi de neuf ? On ne lui fera pas le mauvais procès d’être un écologiste de la 25e heure. Certes, il ne vient pas de cette culture-là, mais il a su intelligemment l’intégrer à son corpus idéologique. Avec de subtils amendements qui n’auront pas échappé à son auditoire de dimanche dernier, en conclusion des journées d’été de La France insoumise. Ils auront noté que la hiérarchie de son discours s’est inversée : c’est à présent l’écologie d’abord. L’insoumis a compris que le sujet – qui ne cesse jamais d’être social – offrait le champ du plus vaste rassemblement. Trop grand pour une classe, mais parfait pour un « peuple » et pour un « populiste de gauche » ! Mais alors, où est le débat avec les Verts ? Côté candidature, Mélenchon a un coup d’avance. Il me pardonnera de ne pas croire à ses grosses ficelles. Vu le caractère « gazeux » de La France insoumise, on voit mal ses amis (qu’il « consultera » avant de prendre sa décision) lui dire : « Non, Jean-Luc, tu n’es pas assez bon orateur. » C’est donc entendu, Mélenchon sera candidat pour 2022. Peut-il s’entendre avec Jadot ou Piolle, le moment venu ? Peu probable, même s’il fait soudain « patte de velours ». Sans compter qu’il y aura peut-être d’autres candidats du côté des repentis du PS, notamment. On sait comment cela se termine : à coups de sondages. Un candidat prendra le pas à l’approche de l’échéance, et contraindra l’autre à se retirer ou à faire de la figuration. Scénario connu. Mais je me garderai de réduire à mon tour la politique et le destin de la gauche à un duel d’ego.

Si l’écologie, dans ses grands principes, et surtout dans son urgente nécessité, fait consensus, le débat de fond n’est pas clos pour autant. Mélenchon a fait dimanche l’éloge vibrant de la planification écologique. Le jacobin a vanté les vertus des nationalisations, des relocalisations qui restituent notre souveraineté, et des réquisitions. Il a mis en forme ce qu’il avait défendu au plus fort de la crise des masques et des respirateurs, pour en faire une politique. L’argumentaire ne manque pas de force en temps de crise. Dommage qu’il soit associé à un éloge du système cubain qui mériterait quelques nuances, surtout s’agissant des médecins dépêchés comme agents de propagande dans des conditions discutables, et à un couplet nostalgique sur l’URSS, qui avait, dit-il, des « défauts ». Oui, le Goulag ! Des « défauts » dont Poutine a visiblement gardé de mauvaises habitudes dans le traitement de ses opposants. Cela est venu brouiller, juste avant que retentisse « La Marseillaise », un message qui sera au cœur du débat. Centralisation et renforcement de l’État, d’un côté, décentralisation et enracinement dans les territoires, de l’autre. L’histoire est en marche.

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

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