David Dufresne : « Nous entrons dans une bataille pour la maîtrise du récit »

Avec Un pays qui se tient sage, le journaliste, écrivain et réalisateur David Dufresne parvient à questionner la politique répressive de l’État par les images.

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David Dufresne croit à la puissance des images. Toutes les images, pas seulement celles produites par les journalistes. Un pays qui se tient sage, son premier film documentaire projeté au cinéma, le démontre. Les lourdes caméras des chaînes télévisées ont perdu leur monopole : c’est sûrement l’une des nombreuses leçons données par le mouvement des gilets jaunes. Chaque policier peut désormais se trouver dans la ligne de mire d’un objectif. Un panoptique inversé… mais contesté.

Le film sort à une époque particulière : celle où un ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, soutient la revendication des syndicats de police de contrôler la diffusion des images des forces de l’ordre. Protection pour les uns, censure pour les autres. Un bras de fer pour questionner la violence, celle de l’État, de sa police, des manifestants, et sa légitimité. Un pays qui se tient sage filme cette réflexion.

Ces mêmes vidéos que le premier flic de France voudrait contrôler se retrouvent projetées sur grand écran. Des images brutes, parfois brutales, tournées par des journalistes ou des manifestants les samedis de manifestation. Entre chaque séquence, des duos décortiquent ces images qui tournaient en boucle sur nos écrans. Bavardes mais pas barbantes, ces séquences de dialogue filmées à l’épaule ne se perdent pas dans l’immobilisme d’un plan fixe grâce à des champs-contrechamps dynamiques. Les plans serrés sur des visages à moitié plongés dans l’ombre, parfois seulement éclairés par la lumière d’un grand écran, comme le visage du spectateur lui-même, instaurent une proximité étrange, quasi intimiste.

Des gilets jaunes mutilés revoient le jour où leur vie a basculé ; le sociologue Fabien Jobard – remarquable – allie son expertise aux réflexions de l’écrivain Alain Damasio ; le journaliste Taha Bouhafs s’oppose au -syndicaliste d’Alliance Benoît Barret ; Romain Huët, ethnographe observateur du black bloc, livre une analyse sensible et complexe de la violence, exempte de raccourcis, à un rapporteur spécial de l’ONU, Michel Forst ; et Mélanie N’Goyé-Gaham, travailleuse sociale et gilet jaune, bouleverse autant qu’elle pousse à se révolter par son témoignage. Lors des prises de parole, aucun nom ni titre ne s’affiche. Même si certains visages sont reconnaissables et si des postures trahissent l’anonymat, ce (faux) défaut d’information oblige à tendre une oreille alors dénuée d’a priori et, peut-être, plus analytique et compréhensive. Une volonté du réalisateur de dépasser le simple constat des violences policières et de provoquer un sursaut des consciences. Trente-cinq projections-débats ont précédé la sortie en salle le 1er octobre, avec près de 6 000 spectateurs, plusieurs centaines d’autres débats sont à venir.

Vous multipliez les formats et les canaux, mais cette idée parcourt chacune de vos œuvres : la prise d’images par des manifestants ou des journalistes a rééquilibré le rapport de force entre les manifestants et la violence d’État.

David Dufresne : J’accorde beaucoup d’importance à la forme. C’est pour cette raison que j’estime avoir quitté le journalisme depuis dix ans. La manière d’exercer aujourd’hui me semble trop formatée, trop conventionnelle. Et pourtant, étymologiquement, le journalisme, c’est mettre en forme. Cette idée a été abandonnée par les rédactions. « Allô Place Beauvau (1) » a servi à provoquer le débat, car il donnait à voir les violences policières avec des images sourcées et vérifiées. La data-visualisation sur Mediapart des signalements lors des manifestations des gilets jaunes a permis de se rendre compte de l’ampleur du phénomène. Mon roman Dernière Sommation (2019, Grasset) voulait davantage toucher à l’intime par la fiction. Et Un pays qui se tient sage, lui, veut dépasser le simple constat pour maintenant nourrir le débat.

Les manifestants avaient un rapport très hostile à la vidéo dans les cortèges contre la loi travail en 2016. Trois ans après, les smartphones ont envahi les manifestations des gilets jaunes. Pouvons-nous considérer cela comme une avancée ?

Il existe un débat autour de cette idée que tout le monde peut filmer tout le monde. La vidéo en manifestation n’est toujours pas pleinement acceptée et ça se comprend. Il suffit de parcourir les dossiers de l’IGPN ou d’assister aux comparutions immédiates pour le constater. La police et la justice puisent régulièrement dans les vidéos amateurs sur les réseaux sociaux pour confondre telle ou telle personne. Mais nous ne pouvons pas nier qu’aujourd’hui les images ont permis une avancée considérable. Jamais nous n’avons autant débattu des violences policières que depuis qu’elles sont filmées, documentées… Car ces pratiques existent depuis très longtemps. Les pages Facebook de gilets jaunes, Allô Place Beauvau, les enquêtes vidéo du journal Le Monde avec les vidéos amateurs et les visualisations 3D… Ces productions créent les conditions nécessaires à un débat. Les manifestants auparavant hostiles aux caméras ont compris l’intérêt du contrechamp – avant, il n’y en avait pas. Mais nous ne devons pas non plus l’idéaliser. Je le mentionne dans le récent ouvrage collectif Police (2). Il existe un risque éthique inhérent à l’utilisation de ces caméras portables dans une surveillance de tous par tous. Toute médaille a son revers, il ne s’agit pas de dire que c’est formidable.

Mais les images brutes suffisent-elles ?

Il n’y a que les chaînes d’information en continu pour croire que les images brutes suffisent. Dans le film, Benoît Barret – secrétaire national adjoint du syndicat Alliance – et Fabien Jobard, sociologue, commentent tous les deux les mêmes images. Ce sont celles du 22 décembre 2018, quand trois motards sont pris à partie par des gilets jaunes sur les Champs-Élysées. L’un d’eux avait brandi son arme de service. Chacun en a une interprétation diamétralement opposée… J’ai évidemment ma préférence, mais entendre le policier d’Alliance est intéressant. Cette divergence, et ce débat donc, est le point de départ de toute chose.

Les forces de l’ordre et leurs syndicats invoquent souvent le « contexte ». Les vidéos de violences policières éluderaient celles commises auparavant par des manifestants. Qu’en pensez-vous ?

Le contexte, ce n’est pas les dix secondes qui précèdent les violences policières. Ce sont les vingt années avant… Pourquoi avons-nous armé notre police à ce point ? La question du contexte renvoie à une réflexion plus profonde. C’est l’idée d’Un pays qui se tient sage. Nous avons avancé sur la connaissance des pratiques de la police, mais il reste à mener le débat. Sur YouTube, il y a des compilations de vidéos de manifestations violentes, mais elles ne proposent aucune perspective. Dans une société de l’image, nous pouvons déplorer le peu de regards et d’analyses de sociologues ou de cinéastes sur ces images et leur fabrique, je trouve ça terrible. Nous dissertons sur les textes depuis des années, mais où est l’équivalent pour les images ?

Samedi après samedi, nous avons vu et revu ces images de violences lors des manifestations des gilets jaunes, mais, sur un écran de cinéma, ces images marquent davantage. Comment expliquez-vous cette différence ?

Mettre ces images sur grand écran, c’est leur donner leur vraie valeur. Elles sont plus grandes que nous et nos téléphones. Habituellement, nous les scrollons [faire défiler avec le pouce sur un écran, NDLR] : c’est comme les effacer, d’une certaine manière. Dans une salle de cinéma, le spectateur est comme tenu en joue : nous pouvons difficilement détourner le regard. Pourtant, ces images restent sobres : pas de ralentis, aucun effet visuel ; nous les laissons dans leur longueur. Mais il y a eu un gros travail sur le son. Une fois compressées, ces images ont un son malheureusement très détérioré. Nous avons récupéré un son naturel, plus audible. Nous n’avons rien ajouté, mais nous avons enlevé les sons parasites, les « brouhahas ».

Vivre ces images en salle, c’est aussi faire une expérience collective. Certaines heurtent davantage, comme celle du Burger King, où des CRS vont chercher des gilets jaunes pacifistes pour les frapper à terre. Le journaliste Nicolas Mercier avait tourné ces images. Quand il filme, il progresse depuis le trottoir et fait un traveling avant, mouvement moins saisissable sur petit écran, par manque de détails. Sur le téléphone, c’est de l’éphémère, de l’actualité ; au cinéma, ça devient un document historique.

Aujourd’hui, pour accéder aux demandes des syndicats de police, Gérald Darmanin veut conditionner la diffusion d’images de policiers en service à un floutage préalable de leur visage. Que penser d’une police qui souhaite se soustraire à ce regard potentiellement permanent ?

La police ou le chaos, voilà le chantage dans lequel l’institution et les syndicats veulent nous enfermer. Il faudrait soutenir les policiers et annihiler tout discours critique. C’est une période clé : nous entrons dans ce que j’appelle une bataille pour la maîtrise du récit. Éric Ciotti avait déjà déposé une proposition de loi contre la diffusion d’images de la police le 26 mai. Christophe Castaner et Laurent Nuñez avaient écarté cette éventualité, malgré la pression des syndicats. Désormais, un ministre de l’Intérieur soutient cette idée. Cette volonté démontre une prise de conscience de l’appareil policier du potentiel de ces images.

Dans le film, Benoît Barret, d’Alliance police, parle de ces vidéos avec Taha Bouhafs. C’est plus que de l’embarras : il s’énerve contre ces personnes qui filment « à trois centimètres du visage ». Cette « sousveillance » préoccupe les forces de l’ordre. Voir leur action filmée, documentée, apparaître à la face du pays et non plus uniquement auprès d’un cercle restreint de militants ne leur plaît pas. Les syndicats veulent tout simplement empêcher cette documentation de se poursuivre correctement. Personne ne dit que c’est agréable d’être filmé sur son lieu de travail. Les défenseurs de la vidéosurveillance, notamment des policiers, posent souvent cette question : si vous n’avez rien à vous reprocher, pourquoi vous en inquiéter ? Posons-leur à notre tour la question.

Inversement, les forces de l’ordre veulent diffuser les images des interpellations. Le document du Nouveau Schéma national de maintien de l’ordre veut mettre sur pied une « stratégie de communication opérationnelle au plus près des acteurs », une « communication externe dynamique », pour « rétablir les faits et lutter contre les fake news ». De quel œil voyez-vous cela ? Est-ce de bonne guerre ?

Les policiers publient à tout-va sur Twitter dans l’idée de mener une bataille de la communication. Mais, quand la préfecture de police de Paris diffuse des images dans les beaux quartiers, où les habitants acclament les Brav-M (3) et prononcent des phrases terribles contre les gilets jaunes, ça me paraît irresponsable. La République se veut une et indivisible, mais là les images illustrent un camp contre un autre. Des habitants de quartiers chics qui applaudissent des policiers contre des personnes manifestant pour plus de justice sociale et politique : pas sûr que l’institution en ressortira grandie.

(1) Entamé en décembre 2018, « Allô Place Beauvau » interpellait sur Twitter le ministère de l’Intérieur à chaque usage visiblement disproportionné de la force par ses agents. David Dufresne a effectué 961 signalements et a obtenu le Grand Prix du journalisme 2019 pour ce travail.

(2) Police, Amal Bentoussi, Antonin Bernanos, Julien Coupat, David Dufresne, Éric Hazan, Frédéric Lordon, La Fabrique, 2020.

(3) Brigades de répression de l’action violente motorisées.


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