Le temps de travail, une vieille histoire

La préoccupation pour les rythmes du labeur et la productivité ne date pas de la révolution industrielle, comme le veut une idée reçue. Une étude à paraître montre une évolution plus linéaire.

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Temps, rythmes et intensité du travail sont au cœur des questionnements actuels, mais ce sont aussi des questions qui traversent depuis des siècles les sociétés occidentales. En 1493, les vignerons d’Auxerre accusent leurs employés d’« apeticer l’heure » en repartant chez eux à « l’heure de none », soit à 3 heures de l’après-midi, et non pas à « vêpres basses », autrement dit vers 8 heures du soir. L’avocat des travailleurs rétorque : « Combien ilz soient povres gens toutes voies homines sunt et ne doit pas l’en exiger d’eulx telle paine ou tel travail comme l’en feroit d’un beuf ou d’un cheval (1). » Contrairement à une idée répandue, le temps de travail est compté bien avant l’industrialisation, du moins dans certaines activités. En restituer l’histoire est donc une manière de faire le lien avec le présent et les travaux des sociologues.

De l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle, la journée a été la principale unité de compte du travail rémunéré au temps. Pendant longtemps, on a écrit qu’elle coïncidait avec la journée naturelle. Or des juristes médiévaux différencient « journée naturelle » et « journée artificielle », laquelle dure, selon eux, entre douze et quatorze heures. Sans doute ont-ils présentes à l’esprit les nombreuses réglementations du temps de labeur et des pauses qui se multiplient à partir du XIVe siècle.

L’idée d’un âge d’or préindustriel permettant d’œuvrer à son rythme est donc infondée : le travail, rémunéré ou non, est traversé par le temps. De ce point de vue, le XIXe siècle ne constitue pas une rupture. Il ne voit sans doute pas d’allongement des journées, déjà très longues depuis des siècles et pouvant empiéter, dans certaines activités, sur la nuit. La discipline qui tente d’imposer un temps de travail effectif continu est aussi vieille que la porosité qui a longtemps caractérisé la journée.

Mais combien de jours travaillait-on dans l’année ? Replacer l’évolution du temps annuel de travail dans la longue durée permet, là encore, de déconstruire l’idée communément admise d’une évolution en trois temps : une plage pluriséculaire plus ou moins étale (avant le XIXe siècle) durant laquelle on ne travaillerait guère plus de 1 500 à 2 000 heures, une brève et forte augmentation culminant autour de 3 000 heures liée à la mise en route du processus d’industrialisation, puis une lente décrue à partir des années 1830-1840, pour arriver aux évaluations actuelles (autour de 1 600 heures). Mais un ouvrier du XVIIIe siècle pouvait travailler plus de 4 000 heures, et une partie importante des travailleurs de la fin du XIXe siècle continue à œuvrer plus de 3 000 heures par an. L’ampleur des possibles fait de la durée du travail un facteur très individualisé, procédant parfois d’un choix, souvent d’une contrainte : dans ce domaine plus qu’en aucun autre, les moyennes sont de vrais outrages infligés aux individus réels.

Enfin, les sociologues incitent à passer du décompte au contenu du temps du travail. Discipliner les travailleurs, c’est imposer un nombre d’heures à chacun, mais aussi s’assurer qu’aucun temps laborieux n’est gaspillé. Cette préoccupation, aussi ancienne que le paiement à la journée, se formalise, dans un nombre croissant d’activités et d’entreprises, au XVIIe siècle. Cela introduit une nouvelle forme de « grammaire salariale (2) », qui met en relation temps et quantité de travail. Ainsi, la diminution de la durée du travail peut aller de pair avec une densification qui engendre surcroît de fatigue et usure précoce. C’est ce qui se passe dans les usines mécanisées de la fin du XIXe siècle.

En fin de compte, notre étude remet en cause l’idée simpliste d’une évolution linéaire des formes et des durées du travail. Aujourd’hui encore, la parole des travailleurs dit parfois la souffrance d’un labeur insoutenable qu’on aurait cru révolu. Cela justifie à la fois la perspective de longue durée et une histoire des « vies minuscules » attentive à la diversité des contextes et des situations individuelles aisément réversibles. a

(1) Les Rythmes au Moyen Âge, Jean-Claude Schmitt, Gallimard, 2016, p. 669.

(2) L’expression est du sociologue François Vatin.

Corine Maitte (Université Gustave-Eiffel) et Didier Terrier (Université polytechnique des Hauts-de-France) Historien·nes, ont coécrit Les Rythmes du labeur. Enquête sur le temps de travail en Europe occidentale, XIVe-XIXe siècle, La Dispute, à paraître en octobre.


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