La Marche pour l’égalité et contre le racisme ? Je ne connais pas !

Cet événement aurait dû laisser une trace dans l’histoire de France, soutient Jean-Riad Kechaou. Professeur d’histoire, il plaide pour que la mémoire de cette lutte pacifique soit transmise aux citoyens de demain.

Jean-Riad Kechaou  • 3 décembre 2023
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La Marche pour l’égalité et contre le racisme ? Je ne connais pas !
Départ de la Marche nationale pour l'égalité des droits et contre le racisme, le 15 octobre 1983 à Marseille.
© P. CIOT / AFP

On célèbre ce jour dans une grande discrétion le 40e anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Le 3 décembre 1983, à l’initiative d’une poignée de jeunes du quartier des Minguettes à Vénissieux, une marche pacifique depuis Marseille arrivait à Paris avec près de 100 000 personnes.

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Un policier avait tiré sans raison sur un jeune du quartier Toumi Djaïdja. Militant pacifique et président de l’association SOS Minguettes, il refusa de rentrer dans une nouvelle spirale de violence (il y avait de nombreux affrontements entre jeunes et policiers dans les quartiers de la banlieue lyonnaise au début des années 1980) pour exprimer sa colère et décida avec le père Delorme, appelé le curé des Minguettes, de lancer une marche pacifique à l’image de celles de Gandhi en Inde et de Martin Luther King aux États-Unis.

Une aventure belle et exemplaire

Ce mouvement pacifique, civique, laïque n’aboutira qu’à l’obtention d’une carte de séjour de 10 ans. Leur ambition ? La prise en compte par l’État du racisme de la société française avec des expulsions du territoire de milliers de jeunes issus de l’immigration et des meurtres racistes. Entre le 1er janvier 1980 et le 31 décembre 1982, une cinquantaine de jeunes Maghrébins dont vingt mineurs ont perdu la vie dans diverses circonstances : ratonnades organisées, coups de fusil de voisins, course poursuite avec la police… Ces crimes racistes sont recensés avec précision dans l’ouvrage « Arabicides – Une chronique Française, 1970-1991 » de Faustino Giudice.

Cet événement, imaginé après une énième bavure policière, aurait dû laisser une trace dans l’histoire de France.

Ce mouvement pacifique, civique, laïque n’aboutira qu’à l’obtention d’une carte de séjour de 10 ans. Le butin fut maigre par rapport aux revendications (lois contre les crimes racistes, droit de vote des étrangers aux élections locales), mais l’aventure fut belle et exemplaire.

Alors que reste-il aujourd’hui de cette marche dans notre mémoire collective ?

Pas grand-chose, ayons l’honnêteté de l’avouer. La faute en premier lieu à un pouvoir politique qui réussit à s’emparer de cet élan en créant en 1984 SOS Racisme. Avec un slogan, « Touche pas à mon pote », qui résume à lui seul ce paternalisme lancinant de la gauche française. Les militants de l’époque n’ont pas réussi aussi à rester unis mais la tâche était tellement ardue. L’absence d’un leader charismatique a peut-être aussi manqué.

Quoi qu’il en soit, cet événement, imaginé après une énième bavure policière, aurait dû laisser une trace dans l’histoire de France. Au lieu de ça, on la cantonne à une marche communautaire (la dénomination par les médias de « marche des beurs » est plus que réductrice) et une grande majorité de gens pensent qu’elle a abouti à la création de SOS racisme, chantre d’un antiracisme moral sans revendication dérangeante pour le pouvoir en place.

L’enseigner à l’école, un devoir civique

Alors qu’on devrait l’enseigner au collège, au lycée, dans les universités pour montrer qu’il existe une lutte civique française pour l’égalité issue des quartiers populaires, peu de Français de moins de 30 ans connaissent cette histoire. C’est ce que j’ai constaté au fil des années en échangeant notamment avec des jeunes professeurs d’histoire. Ils n’en n’ont jamais entendu parler.

Page du manuel d’histoire Le livre scolaire, classe de troisième.

Quant au programme scolaire, il ne nous permet pas de l’évoquer correctement au collège. Dans le dernier chapitre de l’année en classe de troisième, « Femmes et hommes dans la société des années 1950 aux années 1980 », on peut évoquer le thème des immigrés dans la société française. En feuilletant les manuels, on constate que certains ne l’évoquent pas du tout. D’autres mettent en avant l’affiche de cette marche où l’on voit des jambes chaussées d’une babouche et d’une charentaise arriver sur Paris. D’autres préfèrent la Une du journal Libération titrée « Paris sur Beurs » et ça s’arrête là. Un seul manuel consacre une double page à cette période avec un dossier intitulé, « la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, une initiative à soutenir ? » Le programme de troisième en histoire est chargé et difficile à finir ce qui ne nous permet pas toujours d’aborder ce thème.

Nous avons en France une très bonne connaissance du combat contre le racisme mené aux États-Unis. L’esclavage, la ségrégation raciale, les meurtres racistes de la police et les luttes qui vont avec sont évoqués sans aucun problème en cours d’anglais, en éducation morale et civique et même en cours d’histoire.

Martin Luther King, Malcom X, Rosa Parks, les Black Panther, Georges Floyd sont connus de tous. Toumi Djaïdja, Christian Delorme, Malek Oussekine ou plus récemment Adama Traoré beaucoup moins. Il est toujours aussi difficile de reconnaître nos zones d’ombre…

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Inspirer les citoyens de demain

Il est triste de ne retenir que les révoltes urbaines qui éclatent après la mort d’un jeune de quartier populaire. Ces « sauvages » de banlieue ne savent s’exprimer que dans la violence, voilà ce qu’ont pensé un nombre important de Français après la mort de Nahel Merzouk cet été. Si on avait su que leurs parents ou grands-parents avaient lutté de manière pacifique 40 ans plus tôt contre les mêmes problèmes, peut-être que les regards changeraient. Peut-être aussi que ces jeunes émeutiers pourraient avoir d’autres références et donc d’autres méthodes pour exprimer leur colère.

Les étudiants étaient stupéfaits de voir cette invisibilisation manifeste, qui plus est comparée à la mise en valeur de la lutte des militants Africains américains à Atlanta. 

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Pendant deux ans, nous avons mené avec l’association AC LEFEU une recherche participative sur les luttes contre le racisme avec une vingtaine de jeunes de Clichy-sous-Bois et Montfermeil à trois échelles et trois périodes historiques : le combat des Africains américains dans les années 1960 en allant à Atlanta, ville de Martin Luther King ; celui des enfants issus de l’immigration en France dans les années 1980 en nous rendant à Lyon et Marseille ; et enfin en rencontrant dans nos deux villes les militants locaux qui ont œuvré après la mort tragique de Zyed Benna et Bona Traoré en 2005.

Des jeunes de l’association AC LEFEU sur le rond-point marseillais d’où est partie la Marche de 1983. (DR.)

Nous nous sommes ainsi rendus au point de départ de cette marche pour l‘égalité et contre le racisme, cité de la Cayolle à Marseille. C’est aujourd’hui un rond-point anonyme d’une zone commerciale. Les étudiants étaient stupéfaits de voir cette invisibilisation manifeste, qui plus est comparée à la mise en valeur de la lutte des militants Africains américains à Atlanta. Sur le plateau des Minguettes à Vénissieux, des fresques (avec entre autres Gandhi, Martin Luther King et Toumi Djaïdja) décorent le quartier de Monmousseau. Un militant local, John Kouadjo œuvre pour une reconnaissance de cette marche dans les programmes scolaires avec l’association Humani’Peace.

Une mission lancée par le secrétaire d’État à la ville, Olivier Klein, n’a pas abouti. Menée par Naima Yahi et Salah Amokrane, elle portait sur la commémoration de la Marche pour l’égalité et contre le racisme et son inscription dans l’histoire. Mais après le remaniement ministériel de l’été dernier, la nouvelle équipe du secrétariat d’État à la Ville n’a pas souhaité poursuivre la mission et leur a adressés une fin de non-recevoir.

Nous devons donc privilégier les initiatives locales pour le moment. Des enseignants peuvent transmettre cette mémoire aux étudiants en organisant par exemple des cinés débats autour des nombreux documentaires sur le sujet ou, pourquoi pas, la projection du film « La Marche » de Nabil Ben Yadir, sorti en 2013.

Dans ces temps troubles, c’est une action civique qui peut inspirer nos élèves, les citoyens de demain.



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