Les impasses du roman national

Dans le discours d’Emmanuel Macron à l’occasion du cent-cinquantenaire de la République, les omissions, si j’ose dire, sautent aux yeux. Il nous invite à prendre toute la République « en bloc », mais il en oublie la moitié. Sans parler des captations d’héritage.

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Du classique, rien que du classique ! Quand le climat social s’alourdit, faites souffler sur le pays un petit vent d’angoisse sécuritaire, puis embarquez le dans un bon vieux et sulfureux débat identitaire. Refrain archi connu. Sarkozy en avait fait une méthode de gouvernement. Valls en fit une arme qui faillit être fatale à la gauche. Et voilà que Macron, l’ancien partisan d’une laïcité ouverte – c’était il y a seulement trois ans, c’est court pour changer à ce point d’opinion ! – ne résiste pas à la tentation de recourir à cette nouvelle loi d’airain de la politique qui mêle l’identitaire et le sécuritaire. Avec, cette fois, une surenchère qui ne fait pas dans la nuance : la République serait menacée de « séparatisme »… Pour l’intendance, le Président a trouvé en Darmanin son Manuel Valls. Tout est donc en place pour cette sourde guérilla aux camps bien tranchés. L’ennemi de l’intérieur est clairement désigné. La loi, hélas, ne sanctionne pas encore le harcèlement antimusulmans… Mais Daech, le burkini, les imams, les associations sportives ou culturelles qui ne font pas assez allégeance à la laïcité figurent en vrac dans l’entretien que donnaient, lundi au Parisien-Aujourd’hui en France, Gérald Darmanin (venu de la droite) et Marlène Schiappa (venue de la gauche) dans un chœur idéalement macroniste. Si, de surcroit, on peut rogner sur le budget des associations, c’est tout bénéfice. Et pour mettre les sceptiques du côté du gouvernement, la traque des petits consommateurs de shit gonflera les statistiques.

Il ne s’agit évidemment pas ici de contester l’existence de la délinquance dans notre pays, ni de la grande misère, et de l’insécurité qui pourrit la vie de certaines cités. Mais notre droit est doté d’assez de lois pour réprimer ce qui doit l’être, et poursuivre, par exemple, les gros trafiquants. On s’interroge donc sur le moment. Pourquoi maintenant ? Il y a, bien sûr, le climat social. Mais il y a aussi et surtout une stratégie électorale qui peu à peu prend forme. Emmanuel Macron pense que la présidentielle se jouera à droite. Il lui faut donc continuer d’assécher le terreau de la concurrence LR et, dans le même élan, réduire le pré carré de Marine Le Pen. Dans ce scénario, le Président s’est réservé le beau rôle. Celui de l’historien ou du philosophe. Son discours prononcé devant le Panthéon, le 4 septembre, à l’occasion du cent-cinquantenaire de la République, a tissé la toile de fond idéologique indispensable à l’opération. Mais, même en altitude, la pensée macronienne est réactionnaire. Le roman national qu’il nous a servi est tout en lumière aveuglante. Les omissions, si j’ose dire, sautent aux yeux. Le Président nous invite à prendre toute la République « en bloc », mais il en oublie la moitié. Le mot « colonialisme » n’y figure pas une seule fois. Le retard historique du droit de vote aux femmes devient motif de fierté. Le principe égalitaire est présenté comme une réalité. Et la démocratie est réduite à « la liberté de participer au choix de ses dirigeants ». On pense à la phrase de Rousseau analysant en 1755 la jeune démocratie anglaise : « Au lendemain du vote, le citoyen n’est plus rien. » Dans cette histoire là, le mouvement social, qui ne se contente pas du verdict des urnes, se sent à l’étroit.

C’est le roman d’une seule France, dans lequel tant de nos concitoyens ne peuvent évidemment se reconnaître. Sans parler des captations d’héritage. Emmanuel Macron se réfère à la République sociale, qui assurément n’est pas la sienne, et à l’État-providence, que sa politique est en train de ruiner. Pourquoi donc se gêner ? Il s’approprie Jaurès, Blum, Mendès France (Sarkozy nous avait déjà fait le coup). A la fin, la confusion idéologique est à son comble. Il instrumentalise des concepts qu’il fige pour un usage personnel : la République, la laïcité, qui font l’objet de batailles d’interprétation autrement complexes, deviennent des dogmes à lecture exclusive. Tout ça pour redescendre trop vite au niveau du calendrier de la semaine : le « séparatisme », érigé soudain en menace existentielle. C’est la Patrie en danger ! Et voilà qu’une loi, une de plus, va viser une partie de nos concitoyens. Ceux, sans doute, qui chantent mal « La Marseillaise ».

Ce discours, qui fait de la République un phare identitaire, révèle aussi un paysage bancal. La gauche n’y a aucune place. Fût-ce même comme adversaire. La France politique de Macron est une peau de chagrin. Il est vrai que depuis un certain colloque de Villepinte, en 1997, la gauche a cédé du terrain dans un débat qui devrait pourtant la définir en tant que gauche. Il n’y a pas de politique sécuritaire sans politique sociale. C’est l’un des sujets, avec bien d’autres, sur lesquels il va falloir s’entendre. L’espoir est venu ces jours-ci de La Charité-sur-Loire, où se tenait la deuxième édition du Festival des idées. Des fils rompus ont été renoués. Tout le monde reparle avec tout le monde. Et c’est déjà beaucoup. Dans un livre (1), Lionel Jospin y a ajouté quelques propos bienveillants pour Mélenchon, qui a répondu sur le même ton dans l’Obs. La gauche a besoin de toutes ses forces dans une France malade culturellement autant que socialement.

(1) Un temps troublé (Le Seuil).


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