Patrick Boucheron : « La clé des énigmes du présent se trouve dans le passé »

La série documentaire « Quand l’histoire fait dates », sur Arte, confronte le jadis et l’aujourd’hui. L’historien médiéviste Patrick Boucheron, à la manœuvre, en expose les enjeux.

Jean-Claude Renard  • 2 septembre 2020 abonné·es
Patrick Boucheron : « La clé des énigmes du présent se trouve dans le passé »
Le procès de Socrate. Illustration tirée du documentaire.
© Les Films d’ici

La fondation de Rome le 21 avril 753 av. J.-C., la donation de Constantin en 315, la prise de Constantinople le 29 mai 1453, la grotte de Lascaux en – 18 000, Hiroshima le 6 août 1945… Ou encore le procès de Socrate, l’assassinat d’Henri IV, la révolution de 1848, le sac du Palais d’été à Pékin, l’an mil, la révolution religieuse d’Akhenaton… Tels sont les événements de la deuxième saison de cette série documentaire, « Quand l’histoire fait dates », orchestrée par Patrick Boucheron, médiéviste, professeur au Collège de France, et réalisée sous la houlette de Denis Van Waerebeke. Vingt numéros inédits, après une salve de dix diffusée en 2018.

Comment ces dates se sont-elles glissées dans la mémoire collective ? Patrick Boucheron fouille les imaginaires, interroge les énigmes, décortique les allégories, confronte l’histoire et les mythes toujours en mouvement, revisite les légendes, réveille des souvenirs vivants, vivaces, visibles. De la dispersion du corps de saint Louis, à la fin du XIIIe siècle, au « temps des banquets », au mitan du XIXe

Pour chaque numéro, qu’est-ce qui -préside au choix des dates ?

Patrick Boucheron : Ce choix a été fixé dès le départ, il y a cinq ans, avec Serge Lalou et les Films d’ici. J’avais alors imaginé qu’une masse critique intéressante reposerait sur trente dates. Non pas seulement parce que cela permettrait de faire le tour du monde et des périodes, mais parce que cela permet de construire une collection de problèmes que l’on peut avoir avec une date. Une date peut être trop connue pour être honnête, reconstituée ou mythique. Nous nous sommes ajustés avec Arte, et je ne suis pas allé chercher là où il y a déjà beaucoup de documentaires, notamment dans l’histoire du XXe siècle.

En termes d’images, justement, quelles ont été les difficultés, surtout quand il n’existe pas d’images d’archives ?

En effet, la plupart des numéros n’ont pas d’archives au sens télévisuel. Pour 1848, on a pu compter sur l’irruption de la photographie ; pour l’assassinat d’Henri IV, c’était la gravure. On a puisé dans d’autres sources, des films qui reposent sur la parole, sur l’animation, des tournages sur les sites évoqués, pour créer une grammaire visuelle. Je crois qu’on a gagné en ampleur et en précision au fur et à mesure, en travaillant également avec des iconographes et différents réalisateurs qui possèdent chacun leur regard. Je tenais à la notion de films d’auteurs. C’est un exercice de confiance.

Chaque date fait récit. Soit. Comment avez-vous entrepris la rédaction de chaque numéro, sans aucune note devant vous à l’écran ?

C’est assez spontané ! Dès le départ, j’avais envie de raconter l’histoire face caméra, de manière un peu lâchée. Il y a du montage, mais peu, je n’ai en effet pas de prompteur, mais je sais à peu près où je vais. J’écris beaucoup avant le tournage, je réécris, j’écris encore, et ensuite je me lance. On peut dire qu’il y a une fausse oralité. Pour chaque numéro de 26 minutes, la caméra a tourné un peu plus de deux heures. C’est après que le réalisateur fait son film, intervient avec ses propres envies.

Il y a une volonté de vulgariser l’histoire, un désir de pédagogie…

Je me suis toujours considéré comme professeur. C’est mon métier, avec un désir de transmission, de dire les choses simplement pour une histoire générale. Mon intention a toujours été la même face aux publics : montrer que n’importe quelle question, même la plus ténue ou compliquée, débouche sur des problèmes généraux. Je n’ai aucun problème avec les termes de vulgarisation et de pédagogie. In fine, on arrive quand même à dire des choses assez complexes. C’est lié sans doute à ma pratique des institutions culturelles. Un peu par malice, je pousse mon avantage, si j’ose dire, toujours aux limites de l’acceptable. Du point de vue de la complexité historique, je vais au maximum de ce qu’une chaîne grand public peut accepter.

Un leitmotiv demeure : celui de la colonisation. De saint Louis à la fondation de Rome, en passant par le 17 octobre 1961…

Ce n’était pas délibéré, mais il est vrai que, d’un numéro à l’autre, la question de l’histoire coloniale est très présente, jusqu’au sac du Palais d’été de Pékin en 1860. Si je fais un retour sur mes propres archives (celles de la fabrique de l’émission), je me dis déjà qu’on aurait pu écrire l’histoire différemment. L’histoire, c’est quelqu’un qui la raconte à un moment donné et depuis son point de vue. C’est ce qu’on a cherché à rendre visible. D’un point de vue politique ou pédagogique, lorsque la discipline historique exhibe avec suffisamment de franchise ses doutes et ses incertitudes, elle ne fragilise pas son rapport à la vérité ; au contraire, elle l’affermit comme science.

Avec la donation de Constantin, qui légitime, en 315, le pouvoir temporel des papes, vous allez jusqu’à saisir une date fantôme, symbole de la puissance de l’empire du faux. Est-ce un clin d’œil à une certaine contemporanéité ?

Effectivement ! Un clin d’œil qu’on peut juger malicieux ou inquiet. C’est aussi un jeu. Avec l’histoire, finalement, il ne serait pas sérieux de ne pas jouer un peu ! Il faut de l’agilité pour appréhender une date, la manière dont elle se construit. On cherche surtout à montrer qu’il faut être vigilant : ce sont des exercices d’alerte. Ce qui est intéressant avec la donation de Constantin, c’est de travailler sur un événement qui n’a pas eu lieu mais qui a compté parce que, justement, on a cru qu’il avait eu lieu. Cela suppose de faire croire au début à son authenticité, d’instiller le doute au fur et à mesure, avant de rétablir la vérité en s’appuyant sur la réfutation de Lorenzo Valla, au XVe siècle, qui démonte un texte censé dater du IVe siècle et démasque une supercherie.

On propose aussi l’histoire du rapport critique au document. C’est aujourd’hui toujours le même rapport à l’image, à une vidéo. On va chercher certains anachronismes, des choses qui ne collent pas.

Finalement, la représentation de l’histoire ne compterait-elle pas plus que l’histoire elle-même ?

Bien sûr ! Et c’est pour ça qu’on doit dresser une sorte d’anatomie de la mémoire, d’intrigue documentaire.

Dans la première saison de votre série, vous aviez consacré un numéro à la peste noire… qui résonne curieusement avec l’actualité. L’auriez-vous écrit différemment aujourd’hui ?

Assurément. D’autant que j’avais mis la peste noire au programme de mon séminaire au Collège de France du printemps dernier, -précisément pour rendre compte des avancées récentes de la recherche depuis la date de tournage de l’épisode, il y a trois ans. Mais ce qui a changé entre-temps, c’est aussi notre propre rapport à cet événement passé. Le film ne va pas pour autant se périmer, mais la date doit être visible, ce dont il faut prévenir le télé-spectateur. Telle est la difficulté de la télévision aujourd’hui, qui n’est plus seulement une télé de flux. C’est vertigineux pour un historien, car on travaille sur des archives, mais on produit aussi des archives.

« C’est quoi le travail d’un historien ? C’est de nous séparer du passé », dites-vous dans le numéro consacré à l’assassinat d’Henri IV… C’est-à-dire ?

Avec le passé, on est facilement conduit à l’empathie, à la comparaison, à l’analogie ou à l’assonance. L’historien, en 2020, qui travaille sur l’assassinat d’Henri IV sait très bien que d’autres rois ou chefs d’État, plus tard, ont été assassinés. Il convient alors de se séparer du passé, de nos affects contemporains. Comme l’a dit Carlo Ginzburg, l’historien doit stériliser ses outils d’analyse, exactement comme un chirurgien qui va au bloc opératoire. C’est-à-dire qu’Henri IV est mort, c’est un cadavre, on va l’autopsier sans contaminer le bloc, on doit donc éviter d’y aller avec nos propres affects. Le drame des historiens, c’est qu’ils connaissent la fin de l’histoire ! Et il est difficile de faire comme si on l’ignorait. Il faut pourtant toujours ramener l’événement à son incertitude.

Le spectateur apprend évidemment beaucoup de choses dans cette série documentaire. Mais vous-même, médiéviste, qu’avez-vous appris ?

Finalement, je reviens à mon rôle de professeur, celui de quelqu’un qui va parler avec conviction de quelque chose qu’il a appris quelques jours avant. Si on enseignait ce qu’on savait déjà, ce ne serait pas intéressant. Je ne suis jamais seul, c’est un travail collectif, une aventure humaine. On se laisse surprendre par le savoir qu’on collecte. Le numéro consacré à Akhenaton, réalisé par Florence Tran, est devenu par exemple une obsession égyptologique. J’ai dû lire des milliers de pages sur le sujet et compris, avec Freud, que la clé des énigmes du présent se trouve dans le passé. À chaque épisode, j’étais débutant. De Lascaux à Hiroshima, d’un point de vue imaginaire, ce sont des galeries secrètes qui trouvent à s’explorer.

Les premiers numéros de la série ont connu un succès d’audience. Comment l’expliquez-vous ? Et quelle serait la suite ?

Il y a aujourd’hui un besoin d’histoire qui n’est pas toujours assouvi, et la place de raconter l’histoire d’une autre manière, de créer une diversité, d’éviter l’uniformisation. Quant à la suite, nous venons de finir le tournage du 30e numéro. Cela fait quinze heures de télévision, ce n’est tout de même pas mal ! L’intention n’est pas de m’imposer comme celui qui raconte l’histoire. Les historiennes et les historiens de métier peuvent la raconter à leur tour, avec suffisamment d’entrain, de talent, d’énergie. Mon projet politique est un projet collectif. C’est le coup d’après, avec non pas des dates, mais des objets qui racontent l’histoire, de la carte postale au stérilet, du casque colonial au passeport. Cela s’appellera « Faire l’histoire », un magazine hebdomadaire d’histoire, toujours avec les Films d’ici et sur Arte, conduit par une équipe d’historiennes et d’historiens. Faire voir ma gueule, ce n’est pas mon projet de vie. Je ne veux rien monopoliser.

Quand l’histoire fait dates, tous les dimanches à 16 h 30 (2 numéros) jusqu’au 6 décembre et sur arte.tv (20 × 26 minutes). En DVD à partir du 6 octobre.

Patrick Boucheron Historien.

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